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Nuno Judice – Source de vie

Editions Fata Morgana

par Yves Humann

       

                       Source de vie est peut-être le recueil le plus jubilatoire de Nuno Judice au sein d’une œuvre poétique de première importance. Il s’agit toutefois d’une jubilation de la langue, car la tonalité est souvent empreinte de mélancolie. Tristesse du deuil, de la perte, de la séparation, le chant tendre de Judice, pourtant très près du quotidien, confine à l’élégie. En fait, Judice élabore une poésie aquatique. Il semble concevoir le poème comme un fleuve        (est-ce la proximité du Tage ?) où les mots s’écoulent dans le lit de la langue. A cet égard la source de vie devrait être indissociable de la source de sens – le langage et son jaillissement. D’où ce sentiment d’exubérance, à la lecture, comme si les mots portaient avec eux leur poids de chair et de jouissance. Il n’est pas rare que les poèmes commencent par des observations arrachées à l’ordinaire, ou des pensées plus abstraites ou bien encore des narrations. Et soudain surgit la métaphore qui provoquera un flux de sensations, d’associations, d’émotions pures et inédites, en cascade, comme autant d’agréables surprises poétiques…

                        « L’analogie est le point où le poème va boire » : cette formule, elle-même surgie au beau milieu d’un poème, me semble tout à fait éclairante quant à la démarche de Nuno Judice. Tout peut être prétexte à poésie, les tableaux du quotidien (« Scène de village ») comme les tableaux de l’art (« Exposition »), le silence des vieillards comme la représentation du Christ ; tout est matériau de rêverie entre pensée et chaos d’images jusqu’au surgissement de l’image qui ouvre l’espace du poème par un autre éclairage sur la réalité ou par des questions neuves et fraîches. On franchit le miroir avec délicatesse, sans s’en apercevoir…

« Le poème lyrique est né d’un rosier ». Il rend possible une incarnation fantastique où l’on côtoie le mystère de la pure présence. Il est donc naturel que les grands « thèmes » de la poésie et de toute littérature universelle, le temps, l’amour, la mort, s’y rencontrent en abondance – on ne manquera certainement pas de le lui reprocher – mais dans une forme toujours surprenante, souvent conclue dans une ellipse épurée qui contraste avec le fleuve de mots : « Le rythme naturel ne / se confond pas avec son rythme ; jusqu’au jour / où tous les deux se croisent, et où la loi de la mort / impose son terme, comme cela fut toujours prévu ».

                       Les poèmes de Judice foisonnent de la vie exubérante du langage en poésie, plus généreuse, plus épaisse que la vie prosaïque qu’on appelle quotidienne. Mais il ne s’agit pas de pleurer le réel, il s’agit plutôt  de lui infliger à lui, le réel vaniteux, ou le concept, comme on voudra, l’épreuve d’une tentative de coïncidence avec soi, par-delà les justifications de la vie et les fuites devant la mort. Les poèmes réussissent-ils à remonter la pente du déclin de la vie prosaïque ? Il est permis de le penser, quand la source de vie et la source de sens sont bien une seule et même source : « comme si le cœur était l’unique source de ce que nous disons ». Judice évoque souvent Hölderlin. La filiation n’est pas forcée. Relisons Hölderlin (in Œuvres-dir. Ph. Jaccottet- Gallimard, La Pléïade, Paris, 1967, p.914) : « ô mon cœur devient infaillible cristal / auquel la lumière s’éprouve »…L’évidence est du côté du cœur, la raison est renvoyée à une nécessaire humilité…