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Santiago Montobbio – Le théologien dissident

traduit de l'espagnol par Jean-Luc Breton

Editions Atelier La Feugraie

par Yves Humann

        

« Ce n’est pas bon de presser l’âme pour voir s’il en sort de l’encre ». Cette première phrase du recueil est un manifeste en négatif, car Montobbio s’applique méticuleusement à installer le dénigrement poétique de son existence. Le ton est donné : loin d’être une éthique, la poésie serait plutôt une vampirisation de l’existence – ou l’exploitation sans vergogne de la diversité des états de l’âme . Le vivre-mal complaisamment disséqué en fabrication de poème ? Ce n’est peut-être pas si simple. Tout d’abord parce que ça et là Montobbio peut apparaître comme un vivant désirant et aimant. D’autre part parce que sa poésie pensante chante (est-ce la traduction qui donne cette musicalité ?). Montobbio travaille sur des paradoxes : les mots     ne servent à rien ou simplement à vivre, mais « pour les poèmes, il faut donner sa vie ». On éprouve alors le sentiment d’un entr’empêchement  de la vie et de l’écriture. Et c’est précisément dans cet entre-deux que Montobbio excelle. Jamais vraiment dans la vie, trop douloureuse, jamais totalement dans le poème, car l’ironie empêche de  prendre cette activité  trop au sérieux (cf p.67, la féconde propension à l’auto-dénigrement comme projet de 4è de couverture). Mais à le lire et le relire on découvre, notamment à partir de ses réflexions sur le langage, un métaphysicien attachant. « oui, c’est la douleur qui crée une langue, et j’ai été une langue, le moyen étrange par lequel un homme se sauve ». Il y a là un aveu qui donne envie d’en savoir plus. « Je sais que toute vie est un congé et c’est pour ça que de mes incendies je ne veux pas qu’on conserve les trucages ». On est ici plus proche de Rilke que de Cioran, de l’élégie que du cynisme, par ce retour à l’essentiel. « Même mon égoïsme – la seule chose qui certaines nuits semblait sûre – s’est révélé être un mensonge ». « J’ai passé ma vie à demander pardon pour les autres ». C’est tout à l’honneur des éditions Atelier La Feugraie de proposer cette anthologie du poète de Barcelone, jusqu’alors peu connu en France, et qui mérite qu’on le découvre comme une voix importante de notre temps. Un lyrique en fin de compte , nostalgique du temps où l’on pouvait chanter sans arrière-pensée, et qui choisit de mettre en avant ses arrière-pensées. Mais peut-être faut-il commencer (ou terminer) par ce très beau poème p.124, un manifeste d’amour que seule l’absence de Dieu vient ternir. L’amour donc, puis le retour à la terre enfin : « chaque fois je deviens un peu plus une terre sèche, la seule terre peut-être qui puisse être la mienne, une terre à moi mais morte. Ici l’attente n’a pas de sens ». Simple et émouvant.  

 

                                                                   Yves Humann