La politique démocratique (…) pose donc en axiome que ni tout (ni le tout) n'est politique. Que tout (ou le tout) est multiple, singulier-pluriel, inscription en éclats finis d'un infini en acte ("arts", "pensées", amours", "gestes", "passions" peuvent être certains des noms de ces éclats).
Jean-Luc Nancy, Vérité de la démocratie.
Tout se tenait là, dans cette portion de rue qu'elle descendait, qu'enfin elle habitait, car il était devenu possible en quelques jours, à peine quelques semaines, d'habiter le monde, les espaces divers du monde, il n'y avait plus de papiers à montrer, plus de titres faisant droit, elle avait droit à une présence entière, la sienne, incertaine, innocente et mal dessinée, mais ni plus incertaine ni moins innocente que celle d'autrui, la même présence (c'est-à-dire justement non définie) dans cette portion de l'étroite rue qui longeait l'Université que dans la rue S. non loin de la place Clichy, lorsqu'elle sortait de l'immeuble où elle vivait avec un compagnon qui lui apprenait le pain et le vin, leurs goûts heureux dans la bouche des jours, donnait un sol à ses pieds et humiliait le rêve toujours tendu en elle comme une haute et invisible tige, la même, elle était désormais la même lorsqu'elle croisait les ménagères à l'épicerie ("ils ont encore brûlé des voitures cette nuit"), la même , c'est-à-dire déchirée et l'ignorant, maintenant à bout de bras l'ignorance de son déchirement, la même que dans l'escalier menant à la chambre orange de l'homme-qui-écrivait-des-livres et n'avait pas de corps pour elle, la même que dans le hall d'entrée du hlm de Bagneux lorsqu'elle retournait déjeuner chez Robert et Joséphine, à eux-sans-nom (n'étaient encore que père et mère) toute attachée quoique tranchée, oui elle pouvait aussi habiter la rue qui longeait l'Université, qu'elle descendait, quitté l'entrée latérale de la grande cour de la Sorbonne qu'elle avait toujours su jusque là n'être pas chez elle (à cause du hlm, du compagnon de corps, du cours beaucoup plus ancien des choses enchâssées dans une glaise analphabète), la Sorbonne envahie, elle aussi enfin habitée, parlée, saturée de corps, de parlures élancées qui les faisaient se frotter les uns aux autres, échanger leurs odeurs par-dessus leurs restes d'identité, la Sorbonne déplacée dans ce nouveau monde où tout pouvait s'habiter, les rues, les places, les ponts et les autobus, puis les rues les places les ponts sans autobus, sans plus d'essence, tout pouvait s'habiter, les matins où elle repartait, le plus souvent seule, vers les manifestations, jamais seule cependant car était devenu possible, déchirée comme elle l'était, d'habiter la ville en même temps que les autres, chacun avec ses autres en soi, c'était cela qui anéantissait l'idée de solitude, on avait son corps, il y avait son corps, nerveux et léger, amené jusque là, à ce moment de la vie, depuis le trop petit nouveau-né apprenant à régler sa faim sur la disette du réel ( et il était là, toujours, dans le corps de la jeune fille), il y avait la lame de son esprit (aiguisé par la disette du réel), et la bouche fondue des tendresses espérées, elle était rouge et blanche et noire (veste, maillot, pantalon), et chacun de même était là avec ses inconciliables atomes, incorporés, on se sentait à chaque instant hétérogène et chatoyant, polyédrique, on se sentait tout entier plusieurs entièrement singulier et pluriel jamais seul, et parce que tout se tenait là, en descendant la rue de la Sorbonne vers la rue des Ecoles aux côtés de l'homme-qui-écrivait-des-livres qu'elle n'avait jamais côtoyé qu'enfermée entre les murs de la chambre orange, celui qui n'avait pas de corps pour elle dans le monde d'avant les quelques jours, les quelques semaines écoulées, celui avec qui on n'avait jamais mangé, et parce que le monde infiniment se délivrait à toute allure, alors, en arrivant devant l'étal de l'épicerie juste avant la rue des Ecoles, devant les premières cerises, elle avait dit comme la brûlait l'envie des premières cerises de mai, trop chères pour elle qui savait jusque-là régler sa faim sur la disette du réel, et lui en avait acheté celui qui aujourd'hui marchait à ses côtés hors les murs, et l'avait regardée emplir sa bouche des fruits brillants, du jus rose et ferme des premières cerises de mai 68.