Joël Vernet, ou l’esthétique de la trace

Joël Vernet
Une barque passe près de ton seuil (Ed Part commune)

Par Sylvie Besson

« Seules les traces font rêver » Char

Poèmes sauvés du feu , revenus des enfers, traces du passé réinvestis par du vivant, la publication récente d’œuvres anciennes semble redoubler les préoccupations centrales de la démarche du poète ; en effet, il s’agit stricto sensu de poèmes rendus au jour, d’écrits qui reprennent enfin les chemins de l’errance ou le fil de l’existence. Le retour sur les lieux du forfait, lieu de la création, figure davantage un cercle ouvert, spirale plutôt que boucle, puisque les poèmes recommencent certes, mais aujourd’hui, c’est-à-dire ailleurs, dans une reprise modifiée par les choix et conditions dans lesquelles le poète les publie, ce sont des décalages de variations invisibles à l’œil nu qui font de l’œuvre de Vernet un livre nouveau aux sentiers qui bifurquent ; le recueil prône ainsi une esthétique de la trace afin que la vie continue et « flotte entre les eaux ». Même le travail souterrain du temps ne peut miner le fragile édifice des poèmes, reprises, variations, implosion des frontières du temps, ce sont là les structures d’une œuvre musicale et poétique : désert, lumière, mer, enfance sont autant de seuils initiatiques qui permettent une autre façon d’habiter le monde : « …Oui, prenez doucement cette barque/ Puis longer les roseaux, /Naviguez pour toujours sur la courbe du temps ». Si Le dispositif du Retour parvient à faire défiler la route à l’envers, à inverser la course du temps, le poète sait qu’il doit aller constamment à contre-courant de la connaissance et de la certitude que donnent cependant les traces du passé et celles des chemins parcourus, il engage le lecteur dans l’inconnu, dans l’absence et dans l’ignorance sans perdre de vue la beauté effrayante du passage : « A cette mort qui nous précède,/ Qui nous hante/ Dans l’enchantement d’un été./ A cette trace d’or dans nos cœurs, / A la parole légère de la mémoire/ Puisqu’il nous suffit/ De soulever la pierre du Temps/ Et de voir, / Sous quelques fleurs, / Le serpent venimeux/ De l’oubli. ». Une voix lapidaire, dépouillée et retenue à l’extrême touche au plus vif par sa densité, une parole lustrale s’enracine dans le silence immémorial des commencements et la voix « merveilleusement éclairante » des recommencements.
A l’instar des feuillets griffonnés de ses carnets de voyages, il y a, chez Joël Vernet, un territoire de la poésie par la disposition des textes ramassés comme des poignées de poussière, paume ouverte d’une main qui les a ramassées dans le désir des sensations perdues, au désert de son errance. Les mots assemblés forment alors un tout concret, une véritable émotion qui n’a rien à voir avec la sensiblerie mais avec un ébranlement des couches profondes de la sensibilité, de l’intelligence du poète et de son rapport au monde, « car toute chose est née pour l’absence ». Si le poète est autant associé à la quête des grands espaces qu’à la nostalgie de l’enfance, il faut voir, dans cette langue des départs et des retours, davantage une expérience du monde : comment vivre le plus longtemps possible dans le présent et face à la perte des instants magiques ? La candeur apparente de l’œuvre relève alors d’une recherche existentielle, d’une terre permise, se décline en une variation insatiable d’une meilleure lumière face à l’obscur : les éclairs, les orages et la foudre ne cessent de traverser l’œuvre déposant quelques cristaux précieux et venimeux, soulignant à quel point la promesse de l’aube est unique et fébrile : « Toutes ces choses les plus obscures,/Les plus pauvres s’en iront/ Et reviendront à l’aube/ Nourrir cette flamme/ Puisque nous aurons accompli/ Le voyage de l’autre côté ». En fait, la curiosité et la rêverie de Vernet conduisent à la même insatisfaction que tout poète engagé dans la rugosité du réel, il est certes permis d’admirer la grâce fugace d’un instant, de se souvenir du pas fragile de l’être à jamais perdu, le réel reste cependant éphémère et jamais ne peut rassurer. La Création passe alors par cette résistance du réel, cette résistance au réel. Comment signifier ce qui reste après l’oubli, comment faire naître la mobilité de l’errance ? Le réel est une route avec trop de terre, trop de ciel, le regard se veut alors le plus naturel possible, loin de l’instant décisif ou du moment exceptionnel, la parole saisit également des vies minuscules, tous ces instantanés qui ne vont nulle part, ne débouchent sur rien, si ce n’est sur un horizon commun : « Cette beauté des vignes à l’abandon,/ Des sentes rocailleuses,/ Des minuscules ravins/ Où des petits ruisseaux/ Font leur lit d’étoffe pâle/ Avant d’atteindre la mer,/ L’horizon absolu ».
Voix de l’entre-deux, la poésie de Vernet est dans ces Instantanés à la fois miroir et fenêtre, il regarde en soi et vers le monde sans perdre de vue la fragilité et la violence du réel. Le poète habite, en errant nostalgique, des zones intermédiaires, des espaces situés entre deux mondes, marge, frontière, seuil, no man’s land, étranger en tout pays et en lui-même, il est celui qui parvient à tracer sa singularité pour mieux célébrer « l’art des sommets ». Vernet ne s’approprie pas, il ne vole pas ; l’errance, le retour vers l’enfance -vers l’infans- ne sont pas des fuites, mais des manières d’épouser la beauté et les hauteurs du monde que guettent l’obscur et le néant. Poésie cendrée du désert, frontières incertaines entre la passé et le présent, la majesté du pas de Vernet est bien comme celle de la trace, la plume du poète sillonne ce qu’il ya de vivant dans l’homme, même si, le poète l’avoue : le pas est lourd, « pesant parce que je suis ». Les poèmes lèvent alors le voile sur toutes les fièvres de l’incertitude, une errance jamais interrompue dans les moindres continents de la mémoire, à travers l’épaisseur de ce qui est vu, reconnu, aimé. On pourrait évoquer « un chasse au bonheur » si le poète n’était conscient que les terres du temps ne tremblent sous nos pas ; il couve ses appréhensions dans l’intimité bouillonnante de son enfance, toujours présente et vive, dans l’amour et ses courses effervescentes, mais aussi dans la mort et son cortège de masques, dans le voyage qui le fait témoin de l’éphémère, de l’homme et de son précaire destin. La poésie prend alors les dimensions de l’exil, rêves d’un pays lointain de l’enfance, solitude des déserts traversés, rêverie solitaire qui permet la découverte de lieux inconnus : «Ecoute. Les pas nouveaux s’annoncent /Aux rives des déserts ». Le poète nous donne en partage des sensations inédites, nous rappelant l’évidence du simple comme la fugacité du présent, « [C]e Présent [qui] est bien la seule grande affaire de toute vie ». Pour l’auteur, le poids du monde ramène les hommes à même la terre, au seuil du vide que nous tentons d’habiter, sur une barque au bout de laquelle se profilent de prodigieuses ombres. Dérive ou détour, la barque de Vernet reste arrimée au réel par une corde bien solide, mais la longue chaîne de l’ancre peut parfois, s’alléger par le frottement de la matière, alors la barque tangue donnant la grâce du mouvement, enchantement ou déchirure, à l’instar de la vie : « Toute existence est un bateau qui tangue »…
Le passage des années, la marche solitaire face au réel nous font comprendre que l’enfance comme l’espérance, ces voyages sans fin, s’évanouissent moins à l’entrée dans l’âge adulte qu’à l’heure où disparaît le mirage qui leur avait donné leur saveur, et ce mirage ou miracle Vernet n’y a jamais vraiment renoncé ; dans la douleur ou la solitude, sa poésie ne cesse d’avancer, de tracer le chemin, découvrant dans l’homme de bonnes raisons d’être. Ouvert au monde, le poète tient, perplexe, un carnet de route entre soif d’action et désillusion, et ce monde en clair-obscur prend, dans les souvenirs indécis et les errances incertaines, des allures de somptueux chant populaire.

SYLVIE BESSON

« De la clinique avant toute chose »

JEAN-PATRICE COURTOIS, Les jungles plates
NOUS, décembre 2009

Par Samuel Lequette

Jean-Patrice Courtois publie quatre livres de poésie entre 1992 et 2002 – Vie inverse, Hors de l’heure, Complication du sommeil, D’arbre et d’œil – ; puis il fait œuvre silencieuse, tout au moins son activité poétique ne se laisse-t-elle plus percevoir que par intervalles en revues, sites et tirages limités. Apparaît aujourd’hui, publié par les éditions NOUS, un épais volume : Les jungles plates.

Les jungles plates : plat et épaisseur. L’espace page fait signe à une autre espèce d’espace, multiple et distant, un milieu créateur où « des mots veulent être des choses en étant des paroles » et où des « paroles veulent être des mots ». Espace loin, dehors sans nom, sous la surface du poème : réalité jungle.

Composé de cinq parties, cinq masses mises en relief les unes par rapport aux autres, Mobiles, Chapeaux, Emballages, Obériou et Diversions, Les jungles plates alternent installation à mouvement libre, proses cadencées, narrativisées, dialoguées, comme autant de formes ouvertes, en équilibre : à la fois en tension et en suspens.
Cinq formes de concentration visant tout ce qui est intermédiaire – imperceptible, indescriptible – entre deux espaces : la jungle et la page.

L’expérience de la sensation de la pensée dans la pratique poétique est le point de départ des livres de Jean-Patrice Courtois. Comment sentir une pensée dans la langue ? Comment faire sentir dans la langue ce qu’on peut comprendre ? Comment toucher de la pensée avec la langue ? Ce questionnement s’étend à l’Histoire, au politique, aux sciences et aux arts – choses, bribes et débris déposés dans la dynamique des poèmes et dans leur lexique.
Ecrire – écrire-sentir – s’inscrit dans une histoire esthésique intime. Sont présents dans le livre, par allusions, par leurs initiales ou par la mention de leur nom à la fin du volume, des poètes et des écrivains (Franz Kafka, Fernando Pessoa, Robert Walser, Maurice Blanchot, André Du Bouchet, Primo Levi, Jacques Dupin), mais aussi des acteurs – hommes de cinéma, hommes-mouvement – (Buster Keaton, Charlie Chaplin) et des peintres (Théodore Géricault, Mark Rothko, Aurélie Nemours) qui « indirectement » ont « guidé » ou traversé l’écriture des poèmes. Dans Chapeaux, certains d’entre eux, à la fois individués et abstraitement figurés par les quatre lettres A, B, C et D dialoguent sous couvre-chef. Obériou salue « l’Association de l’Art Réel » (repère sensible du livre), notamment Daniil Harms et Alexandre Vvédenski.

Jean-Patrice Courtois disait à l’occasion d’un entretien radiophonique récent : écrire c’est « faire entrer des phrases dans le corps » et les faire ressortir par la bouche : « corps-tête-cerveau-bouche ». Ecrire est donc une action créative, un travail de création de formes qui engage un corps, une tête, un cerveau et une bouche.

Les jungles plates articulent le corps en action et l’action d’écrire, les arts corporels et les arts du langage, la parole et les gestes, l’organe de la parole et les membres du corps.

« : faiblir, genou, moins mobile, un peu, affaiblissement de force, dire peu, un peu moins d’épaules, de cuisse, de torse, indescriptiblement peu de fibre, dire » (12)

Le poème est un espace composé de corps, de temps, de chorégraphies physiques, mentales et sémantiques.

« : rien — que l’acrobatie

: d’un territoire le pas asséché — cela

: là, le danseur là

: en pleine moindre victoire les contreforts légers du léger

: esquisse outrepassée, architecture

: (comble : lui, pas un autre, son corps, là même)

: c’est alors : les pas peu dansés sont les pas

: vibrations d’assiette — du poids prend place

: la phrase à pas, la danse à marche » (21)

De la danse, des acrobaties et des actions du corps surgissent d’autres mouvements de stabilisation ou de bascule, des ratés, des « saccades » et des « à-coups », des différences de vitesse – retards, ralentissements – qui sont le moteur « à propulsion mince » du poème. Dans Emballages, la voix du poème s’emporte, tour à tour exaltée, inquiète, interloquée, furieuse : « hourras », slogans, apostrophes, exclamations…

« Phrases vous, à l’assaut de l’accent par tous vos moyens de transport ! Accentuez vous vous-mêmes donc ! Rapprochez-vous de plusieurs, vous qui êtes couleur de une et de toutes ! Vive la proxémique ! Vive la phrase ! » (162)

Privé d’une métrique, et d’un chant unificateur – quoiqu’audible parfois en arrière-fond, comme ritournelles ô lyriques et chansonnettes populaires altérées ou parodiées – le discours clair et obscur du poème nait d’ajustements successifs, de dégringolades et de glissades, de variations et de contrastes.

« Je ne chante pas, point. J’engage à neutraliser, par différences de températures. » (161)

« ça : l’allure, chaud, froid, chaud, froid, chaud, froid — » (52)

Le poème est une pensée en acte qui se déploie et se décompose – poème-muybridge – dans le présent et le temps irréductible de l’inscription, de l’arrêt idiomatique dans le centre de l’instant : traces, empreintes, signatures, encre, écran.

« Déplaçable très mobile étiquetage morphing. » (310)

Sans isochronisme, sans ici et sans maintenant, le poème n’existe que par son propre mouvement – « le moment du moment dans le moment d’un moment » (35) – forme vivante dans la dilatation rythmique d’un temps à échelles multiples.

Son discours – un ciment à prise rapide – à la fois compact, fluide et mouvant, iconifie la négation du fixe et du stable. Contre les morphologies, les images épousent les formes physiques du devenir. Mots et langue sont liquides.

« 80% d’eau le mot, les 20% qui restent : la phonétique, la lumière, la résonance de l’eau » (52)

« : — l’eau de la langue va fluide au pli même de ses accidents dans le pont des mots

: le charriage, l’articule » (33)

Non pas une poétique du flux ou de l’informe (« choses en forme de forme, formes en forme de forme »), mais une ligne, des angles, des directions et des multiplications de directions.

Jeux de mots, tautologies, assertions sophistiques, contradictions, énoncés « impossibles » construisent selon une « logique déplacée » un « monde à l’envers » – monde inverse – à la fois déterminable et faux, dans lequel se manifeste une certaine pratique du rire, proche du witz.
Les textes, même les plus narrativisées en apparence (Emballages, Obériou), n’ont pas un découpage linéaire, et sont souvent construits sur la répétition de mêmes mots avec de légères variations, progressant par manipulations et par permutations, par effets syntaxiques de symétries et de fausses symétries.

« —

La forêt perd ses cheveux / hurlait-il en forêt.

La forêt perd ses cheveux hurlait-il / en goret. » (291)

Transition entre chaque partie du livre, une phrase – ligne-liane – de l’obérioute Daniil Harms évolue graduellement par suppressions successives d’un mot : « L’ordre de succession de la chaleur et du froid est quelque fois énervant. » devient « L’ordre de succession de la chaleur et du froid. ». L’allusion énigmatique à la théorie des climats – « La théorie des climats n’explique pas tout. » dit le chapeau A (149) – et l’opération créative de soustraction formulent le projet poétique des Jungles plates. Irréductible à l’addition de ses parties, ce livre vise l’expérience sensible d’une pensée dans un espace de liberté pure où des « turbulences » et des « divergences », des apparitions et des disparitions « sans pourquoi » peuvent être agies et/ou perçues par alternance réglée des formes, des températures et des tons.

Un peu d’ombre sera la réponse

Un peu d’ombre sera la réponse
Richard Rognet (Gallimard//2009)
par Sylvie Besson

« Si tu me demandes où
Est la vie promise,
Dans les méandres
Des saisons, un peu
D’ombre sera la réponse »

Lire l’œuvre de Richard Rognet consiste à faire l’expérience du noir et d’une voix qui tente d’en émerger, la parole du poète est à la fois « un obscur qui chante » et un chant de l’obscur, lesquels renvoient à un non-lieu, que ce soit sur terre ou ailleurs, l’intérêt sera alors de se frayer un chemin dans la nuit. Cette nuit, c’est aussi celle du travail de création en train de se faire, quelque chose cherche à apparaître dans le doute et la fragilité, dont rien ne garantit l’épanouissement, l’œuvre pose à la fois la question fondamentale de la création, et en double fond celle du non-retour, d’un présent obscurci par la composition du monde, personne ne pouvant précipiter son avènement ou son retour : « tu sais que venu/ de la nuit, tu/ reviendras en elle ». D’un côté le combat avec sa propre voix, ses dérobades, la tentation du découragement, de l’autre celui avec un réel insaisissable, marqué par l’imprécation, le cri, un tragique toujours latent. Ainsi se croisent des univers si proches, le cheminement du poète et l’errance de l’homme ; un tutoiement peuplé d’ombres, de présences dialogue entre le dedans et le dehors, entre l’intime et le cosmique : « Tu prends des notes / le matin, pour mieux / regarder, mieux entendre, // tu griffonnes, tu /gribouilles, comme / si tu raturais les/ bavures de ton lever, (…) // mais ce matin, tu le sens/ dans ton corps, c’est pour/ bien t’appuyer sur la vie. » . De tous côtés les souvenirs douloureux surgissent et notamment l’incapacité à en signifier la vérité, à en retrouver l’évidente beauté, deux voix, là encore, se répondent comme pour s’effacer et découvrir un autre seuil à franchir au-delà de l’insatisfaction et de l ‘inachèvement ; l’écriture, éminemment lyrique, d’une incroyable lucidité, exprime de manière bouleversante les sentiments qui nous pénètrent de part en part, le verbe sert une pensée forte et structurée, traversée par la précarité de la vie ; le chant prend tout son sens dès que le poète se trouve dans ce temps qu’il interroge, entre silence et mélancolie, dans une poésie qui désigne la dérobade et questionne l’éphémère incarnés par le traquenard de l’aube et de tous les commencements, par la parole jetée au vent et le ciel toujours assombri : « ce noir absolu qui / t’emporte, plus loin /que les lointains, où / tout se prépare en ce /qui disparait »(p67)
La poésie de Rognet est habitée par un double noir d’où émanent quelques énigmes sur l’être, mais le langage recréant des énigmes, l’aporie se referme lourdement sur l’espérance. Etre poète de l’ombre, c’est donc être dans l’instable, c’est être dans la préhistoire de soi afin d’échapper à l’histoire d’une naissance qui compose l’être, puis dépasser également les mots habituels et avoir confiance en ce qui fuit l’homme. L’ascèse poétique retrouve l’immémorial silence, marques de la poésie la plus achevée, aux frontières mêmes du silence, du rien. : « La nuit- la nuit/ glaciale, paisible, / et tellement d’étoiles, / là-bas, au fin fond //du temps, au fond de/ mes yeux où s’écrasent/ tant de lueurs ignorées-// c’est le noir entre / elles qui m’attire (…) // le noir, comme les / trous de ma mémoire plus / ancienne et libre que moi. »
La lumière poétique terreuse et transparente à la fois cherche à précipiter loin, et l’écriture donne des coups de butoir au bord du gouffre, insistant sur le tragique d’un temps qui passe irrémédiablement et d’un espace incertain. Le poème s’érige en une longue méditation dans laquelle la nature est plus reposoir que sortilège, prétexte davantage à retrouver le visage familier de l’enfance, seul commencement lumineux et nostalgique : « et la rouille de l’automne/ entêté ! ça claque au/ vent/ ça se brouille !/ ça grelotte ! ça proteste ! // Où sont donc nos/ anciennes cachettes, / si chaleureuses, si /discrètes ?… ». Rognet tente alors de remonter les lunaisons, de raviver les parole éteintes, mais l’âge avançant (« l’âge, cette / mort à contre-jour »), les allées s’encombrent de cadavres et la mémoire devient un terrifiant sanctuaire à sauvegarder, un effeuillement d’ombres plus saisissantes les unes que les autres : « nous entrerons dans / la nuit sans rien dire, / sans murmurer, nous/ laisserons nos souvenirs/ se pencher sur nous ». Entre défloration des signes et chant occulte de l’être, la flamboyance noire d’images dévoile ce qui blesse et déchire, il faut in fine célébrer des mondes perdus qui ne reviennent que dans le sillage des pensées les plus sombres, les plus sauvages, donnant à nous reconnaître au fil d’images effrayantes, mais ô combien révélatrices : « on dirait que le silence/ qui vient de naitre/ incise les ombres/ pour retrouver la vie » ».
Dépouillement, mais non décharnement, la poésie de Richard Rognet possède une vigueur liée à sa force musicale, le poète cultive la répétition, la forme se fait obsessionnelle dans son intensité, sa hauteur d’exigence se réalise dans l’obsession de la matière, d’une matière noire de la parole qui finit, à force de fulgurances et de persévérance, par trouver sa voie. Au parcours obscur et magnifique de ce poète rien n’indique le chemin, un peu d’ombre seulement….et la présence d’une illumination :
« Il faut arracher/ à nos paroles/ le nom lumineux/ d’un monde prochain »

« Dans un miroir obscurément »

Miroirs du Sommeil
Valeriu Stancu
(L’Arbre à paroles, 2009)

par Sylvie Besson

« Dans un miroir obscurément »

La Poésie de Valeriu Stancu, chant éclaté ou prière fragmentaire, dit ce qui se donne et se retire à la fois, arpentant les souvenirs et les traces de ce qui fut et de ce qui reste après les ruines, non pas le rêve impossible de la nostalgie, mais le tracé qui ouvre sur la densité lucide, vivante et douloureuse de la mémoire. En même temps que le poète scelle la parole qui l’emporte sur l’achèvement, il renouvelle, non sans une certaine ironie, les désirs de toute évocation macabre ; sa poésie dessine le portrait obstiné de quelque chose qu’il nous faut bien nommer, quelle que soit la valeur d’encours du terme, une âme : « Le marbre s’exalte/ Le marbre malade de silence, / De folie / De tristesse, / Le marbre confesse ses crimes / A mon âme. // Les pensées -guêpes piégées entre les vitres / De l’absence.». Et parce que l’acte d’écrire achoppe aussi sur la teneur exacte de pensées proches de notre époque, d’émotions et de souvenirs iconoclastes, le poète enregistre des images détournées qui sont comme l’écho, le signe matériel, la saveur du monde en une mémoire (in)volontairement spectrale : « … nous évoquerons/ quelque temps encore/ la tisane à la bergamote,/ le petit gâteau au beurre,/ toujours le même,/ tes roses incomparables/ et, dans ton jardin,/ le magnolia qui fleurissait / aussi / en automne, /dans l’automne de ton destin tragique ; objets, paysages, lieux donnent –par la présence d’une mort suspecte- une visibilité concrète à de l’invisible, tout en faisant circuler dans la substance protéiforme des mots et celle opaque et impavide du monde extérieur les incertitudes d’une vie intérieure. D’où une poésie à rebours qui convoque dans la dispersion de faire voir : « Tous les mortels se connaissent entre eux, / Car ils portent sous leurs paupières / Des cimetières de cendre, d’argent, / De rosée… ». En cherchant à retrouver les éléments de la vie au travers de l’absence, Stancu met des images sur un vide, vide qui réside dans les sautes d’une mémoire qui n’arrive plus à voir, mais parole qui, en sillonnant les lieux, en revenant au plus près de ses hantises, en reconstituant la mort au cœur de cette mémoire, scrute d’un œil aiguisé les objets et blessures qui sont autant d’indices ou d’emblèmes de l’Insaisissable ; le poète endure avec une patience précise et tendue, la disparition d’une part de lui-même et du monde comme une image projetée dans un miroir, comme un douloureux réveil de ce qui sommeille à jamais, tout finit ainsi par se fondre dans « l’étoffe hallucinante d’une réalité fugace » ; la vie et ses images, le réel, la fiction se confondent et se déposent dans le fil d’une intimité élargie, dans « la tentation de l’absence » : « Et chaque fois que je meurs / Derrière moi restent / la lumière,/ le sommeil, / les larmes, / l’abime, l’illusion… » .
Et si tout ce qui est chanté, se trouve à portée de main, c’est que les mots ne sont jamais le support abstrait d’une vision neutre, mais le miroir sans tain d’une intériorité où le regard du lecteur est littéralement immergé « dans ce monde de sel / dans ce monde de nuages / dans ce monde éternel / où nous sommes de passage ». Reliant le passé des souvenirs et le présent de leur évocation, la voix offre une présence absente, de sorte que le fil mémoriel est écartelé entre une invitation au rêve et la scène bouleversante du réel : « Entrez donc /Dans la cour du néant / Bourrée de voyageurs insouciants ! // (…) / Entrez doucement dans la cour du diable / Tout n’y est que confusion / De désir, de passion, de mort… ». Ce flottement est la matière véritable du recueil, les images ne sont pas la traduction d’un trouble, elles sont ce trouble qui s’impose comme l’expression la plus simple et la plus directe du monde ; ainsi les effets de cette démarche, de cette élaboration formelle interrogent les ambigüités de l’être et l’expérience poétique vise à ouvrir un espace sensible, où le chant, mi-ange, mi-bête, trouve autant sa tonalité élégiaque que sa densité ironique.
L’œuvre est une réalisation frontale, la trace de la mort qu’un miroir somme toute brisé affronte en quelques mots justes. Il y a là comme une magie blanche des images, dont le présent de la vision exhausse à une éternelle vitalité, mais il est aussi une magie noire, un miroir obscur, une ombre, comme par impuissance de toute évocation à retenir le temps: « Je suis toujours là / Mort et vivant à la fois » // : « Je ramasse / Les bribes / De l’exil intérieur / Les fantômes des pénitences, / les galaxies de la peur / Et les naufrages du désert. ». La poésie rappelle ainsi combien le passé demeure incompréhensible et la mémoire équivoque, tant le partage entre ce qui est à nous et ce qui ne l’est pas est aboli. A cet instant le parti pris des choses sonne comme un inquiétant désert puisque la mémoire est à la fois ce qui nous élargit aux autres et nous renferme dans la plus étroite solitude. Vibrante donc de l’Insaisissable, la poésie de Valeriu Stancu découvre une parole vraie, une langue sur fond d’absence, à la limite de l’être comme à celle du silence, dans la résonance du monde : les choses se replient alors sur leur altérité opaque et on en reste prisonnier sans jamais pouvoir s’en dégager, comme « éxilé dans l’aura / D’un ange aveugle ». Le monde n’est jamais entièrement là, perçu dans les fragments d’une vie abimée ou dans les reflets d’un miroir brisé. Chaque chose ne commence que sur le bord qui l’efface, rien de fixe n’existe, un mauvais équilibre tout au plus. Comment trouver une ouverture sinon en en se taisant d’abord, en accueillant, en affleurant un espace vierge que les mots tentent de combler, non de l’espace déjà là, mais de celui que génère la parole poétique en se déprenant de l’illusion de toute prise sur le monde. Ecrire pour que le réel lâche prise, pour que les choses n’aient plus à se retourner, à nous retenir, pour que le passé respire de la seule présence de la page. Accepter alors la trace de la perte dans la mémoire brisée, que cette perte apparaisse en forme de renaissance afin que « les aiguilles du temps / Valsent / Dans l’abri de la mémoire ». Cette épreuve du sentiment du temps et de la négativité du monde, portée par d’indéniables pointes musicales, esquisse le portrait d’une humanité dont la perte de sens ne peut être que l’espace vacant du désir de son impossible saisie : « En vérité, je vous le dis: / La mort n’est que la somme/ De tous nos renoncements ».
La vie qui s’éloigne, voilà ce que traduit avant tout la mémoire, une variation autour d’une frontière qui déconcerte et enchante puisque « toute existence / Est banale comme l’éternité ». Le poète a l’art d’éclairer d’une lumière tranchante cette errance flottante au cœur des choses, par son écriture pleine d’amertume et de sursauts; le poète écoute des mélodies en sous-sols dispenser leur enseignement lumineux et restitue ,non sans dérision, la désespérance d’instants enfouis à quelques mètres de soi : « Je jette au feu / Des vers fragiles, / Et de dures coques / De pistache // Pour adoucir / Un peu / Mon mal du pays / Et la nostalgie de ma banalité ». Monde aveugle, exclusivement terrestre, le recueil ne cesse de rappeler que notre présence ne tient qu’à un mot, entre désir et pudeur, les mots s’accrochent aux mots, se substituant aux souvenirs incertains et bannissant toute nostalgie stérile, le poète donne en partage l’inquiétude « avant de vaciller dans la mémoire universelle qui est l’autre nom de la souffrance » ; au revers de la langue, la (mé)moire poétique fixe la crispation jusqu’à se briser, mais permet soudain la rétention de la parole pour l’engager dans le silence : « A quoi bon parler, / Quand la chute des anges / Nous rend aveugles ? ».
Les miroirs brisés ne sont-ils pas des courts-circuits de vie ? Le poète prend dès lors son temps en un endroit qui est celui de l’éphémère. Une poésie traversée d’un couleur d’automne, qui s’attarde sur les choses quotidiennes, et à côté une blessure proférée en demi-teintes. Le texte permet de continuer le dialogue avec cette âme, parvenant à emprisonner des sentiments qui ondoient : voilà la trame d’une vie jetée comme la nuit, la trace de voyages immobiles, la présence de l’homme abandonné dans un paysage lourd et bas qui veut entendre des nouvelles du ventre de la terre, qui veut percevoir « un faible éclair dans la nuit / […] plus éblouissant et plus profond / Que l’immensité /De la mort… ». Poésie, toujours en suspension, qui donne l’impression de n’avoir jamais commencé d’être là, d’attendre le réveil d’un monde à bout de souffle afin de voir le temps sombrer dans l’oubli, comme une vie promise.
Sylvie Besson

Longtemps l’Allemagne

par Chantal Guillaume

Alain Lance, Longtemps l’Allemagne, nouvelle édition revue et augmentée, éd. Tarabuste, 2009

Portrait éclaté de l’Allemagne de la seconde guerre mondiale à nos jours tout autant qu’autobiographie fragmentée, Longtemps l’Allemagne est un ouvrage dont le personnage principal est davantage l’Allemagne que le sujet écrivant. Nous en voulons pour preuve la distance que celui-ci aime à prendre à son propre égard, parlant parfois de lui-même à la troisième personne, première entorse à la règle du genre autobiographique. Mais ce ne sera pas la seule car plus le récit progresse, plus il est lui aussi brisé, que ce soit par des poèmes de l’auteur ou par ceux d’écrivains allemands qu’il traduit, que ce soit par des hommages à des auteurs allemands ou à des hommes qui ont favorisé le contact entre cultures française et allemande. Traducteur et poète plus qu’autobiographe, Alain Lance ne pouvait se laisser aller à raconter sa vie ; dans son infidélité aux normes du genre, il permet à l’autre de devenir la raison d’être du récit.
Nécessairement soumis à la chronologie, l’ouvrage part de la naissance de son auteur en 1939 pour aller jusqu’en 2008, mais suivre l’itinéraire personnel du sujet écrivant, c’est entrer dans l’intimité de l’Allemagne dont l’histoire se déploie sous nos yeux au gré des rencontres parfois étonnantes que l’écrivain a pu faire lors de ses différents voyages et séjours dans le pays. Tout comme Sartre, son père fut prisonnier au Stalag de Petrisberg et rien ne prédestinait donc Alain Lance à devenir germaniste. Son premier séjour en RFA le mit en contact direct avec l’état du pays en 1956 : il découvre les mutilés de guerre, l’absence d’hommes dans sa famille d’accueil et la pauvreté des repas. Il est à Tübingen et entend parler de Hölderlin qu’il ne comprend pas encore ; le site lui inspire ses premiers poèmes. Mais en 1961, en faisant de l’autostop, il découvre la face cachée de la RFA : la persistance de l’antisémitisme et de la sympathie pour Hitler. Le jeune germaniste, indigné par une telle « amnésie », décide alors de partir, grâce à une bourse d’études, poursuivre ses études en RDA, à Leipzig. Le foyer d’étudiants lui permet de rencontrer des jeunes du Tiers-Monde, l’université de suivre les « causeries » d’Hans Mayer, un Festival du film documentaire de voir Octobre à Paris, film censuré en France qui montre le « massacre des manifestants algériens à Paris le 17 octobre 1961″. Alain Lance a découvert son Allemagne, la RDA et se désintéresse de la RFA. jusqu’au début des années 1970.
Ce sont conjointement la rencontre de la nouvelle génération de RFA à laquelle appartient Renate Otterbein qui deviendra son épouse, et les critiques d’écrivains de RDA à propos de leur pays qui amènent le jeune traducteur de Volker Braun à nuancer son jugement à propos des deux Allemagnes. En 1972, il participe au dossier sur l’Agitprop publié par la revue Action poétique et s’intéresse tout autant à la « contre-littérature » de RFA qu’à la littérature de l’Allemagne avant le troisième Reich. Avec la distance que le sujet peut prendre en usant de la troisième personne et de l’humour, Alain Lance nous livre quelques anecdotes savoureuses à propos de ses trajets en train entre Paris et Berlin : suspicion et surveillance policière entourent les voyageurs. Le 9 novembre 1989 il est à Francfort lorsque le mur tombe mais se rend dix jours plus tard à Berlin ; le slogan des manifestants du lundi à Leipzig n’est plus « nous sommes le peuple » mais « nous sommes un peuple », la réunification n’est pas loin. Bientôt Volker Braun écrira « La propriété » que les auditeurs de ses lectures murmureront avec lui : « On m’arrache ce que je n’ai jamais possédé ». Christa Wolf se voit reprocher d’avoir attendu la chute du mur pour publier Ce qui reste, polémique destinée à discréditer à travers elle tous les écrivains critiques de RDA. Mais à Paris, elle reçoit un accueil chaleureux de la part d’écrivains comme Bernard Noël ou François Bon ainsi qu’au Ministère de la Culture.
Mais l’autobiographie disparaîtrait sous le poids de l’événement politique ou littéraire, si Alain Lance ne s’arrêtait pas un moment sur sa pratique de la traduction et de l’écriture poétique. Pourquoi cette « envie de traduire » ? Elle est née avec le désir de découvrir la poésie de RDA qui l’amena à rencontrer Volker Braun et à préparer la traduction de Provocations avec lui à Berlin en 1968-69, moment décisif dans l’apprentissage du métier de traducteur. Ce désir de traduire se justifie aussi par le besoin du « détour par l’étranger », par la prise de conscience que, sans la traduction, la poésie persane ou tchèque lui serait restée inaccessible. Et qu’apporte la pratique de la traduction au poète ? Elle est à l’origine de la méfiance à l’égard du premier jet ; habitué à s’interroger sur le fonctionnement de la langue et continuellement confronté aux difficultés du texte à traduire, le poète traducteur se sent un peu moins démuni devant ce que Royet-Journoud appelle le « métier d’ignorance ». L’écriture poétique, surtout lorsqu’elle est engagée, se nourrit aussi de la lecture de l’œuvre d’autrui et Alain Lance rend hommage à son ami Volker Braun pour lui avoir permis de mieux comprendre « l’espoir puis l’échec du projet socialiste ». Suivent quelques anecdotes qui montrent l’importance que l’écrivain accorde à l’humour et à la contrepèterie : une façon de ne jamais trop se prendre au sérieux, de savoir se remettre en question.
Cette nouvelle édition de Longtemps l’Allemagne permet au lecteur français de découvrir deux poètes morts en 2008 : Peter Rühmkorf et Werner Dürrson. L’œuvre de Rühmkorf récompensée par le Prix Büchner, restée inédite en français, retient l’attention d’Alain Lance pour « son approche sarcastique du lyrisme poétique » dont le titre de son dernier recueil lui apparaît l’illustration, Paradiesvogelschiß (Fiente d’oiseau de paradis). Traducteur de Michaux et de Char, Dürrson qui a vécu en France dans les années soixante est à peine plus connu puisqu’il n’est traduit qu’en revues ; écrivain pacifiste, il fut l’un des correspondants de Hesse.
Alors que l’Allemagne vient de fêter les vingt ans de la chute du mur de Berlin, Longtemps l’Allemagne nous invite à voir ce pays autrement, par le regard d’un traducteur et poète français engagé pour qui le lyrisme non seulement peut mais doit être critique.

Chantal Colomb-Guillaume

L’enterrement de l’amer, par Vincent Brancourt

Poèmes de Vincent Brancourt, en ligne sur le site du Nouveau recueil, à l’adresse: http://www.lenouveaurecueil.fr/Enterrement.pdf
Extrait:

Andalou

Ou bien venant très près de nous, et lâchant leur phrase comme un jet de foutre, puis s’éloignant. Visages andalous, hargne, cheveux gras et noirs. C’était bien sûr ça le plus difficile à comprendre, ces phrases lâchées comme un venin, sans avant ni après, comme un éclair ou un crachat.
Ceux qui venaient au contraire dévider leur pelote de remords, de plaintes et d’amertumes, debout devant nous, bien en face, ou bien assis bien calés sur leur chaise, ou juchés sur un tabouret, ça ressassait toujours suffisamment pour qu’on se repère, pour que quelle que soit l’obscurité de la nuit, l’embrouillamini des tenants et des aboutissants, finalement on arrive à se repérer, à trouver quelques points d’appuis comme celui qui escalade une paroi rocheuse – les trucs qui reviennent, le ressac des obsessions, des remords et des amertumes venant battre jusqu’à nos pieds. On devinait où ils voulaient en venir, ces bougres retors, ces trognes d’enfer venues de campagnes improbables à l’usage de quelque écrivain néerlandophone, comme le juge d’instruction démêle l’écheveau poisseux de la parole retorse d’un témoin, ou comme le lutteur obèse trouve la prise, devine les lois de l’univers et renverse son adversaire hors du cercle de craie. Et ce n’était plus alors ce couteau lancé dans la nuit, l’éclair de lame étincelant dans la nuit et cette mort qui venait vous percer le ventre sans qu’on sache ni quoi ni comment.

L’Enfer de Henri-Georges Clouzot

de Serge Bromberg

Romy Schneider

L’Enfer c’est, dans le scénario de Clouzot, la production d’une image à partir de la réalité – quand l’imagination prévaut sur la chose, à presque l’abolir – non sans que dans le même temps le cadre statique de l’une maintienne son attachement à l’existence mouvante de l’autre.

L’Enfer, c’est cette contradiction entre l’écart et l’entente, c’est sentir sous la distance, la volonté de rattachement, forme d’Anschluss esthétique – comme si la pulpe comestible des lèvres peintes de bleu-vert nacré, selon la tradition japonaise, de Romy Schneider ou Dany Carrel était compatible avec la fadeur végétarienne du document noir et blanc sur le viaduc de Garabit, ses gorges, son climat.

L’Enfer, c’est ne pas vouloir reconnaître le pouvoir d’exclusion d’une image, qui éloigne d’elle – où tout est clos, temps coagulé, épais d’être lent – et qui se tait. Exclusivité de l’image que rend sensible, oh ! bien involontairement, Serge Bromberg, lorsqu’il cherche à faire récit d’essais et de rushes, à combler les trous d’un film inachevé (et qui sans doute eût été bien mauvais) par des scènes ajoutées de docu-fiction – et qu’à l’inverse, ces trous, il les creuse. A ne plus voir que le cyan d’une bouche de geisha.

par Jacques Sicard

Jacques Tornay, Grandeur nature,

par Judith Chavanne

Jacques Tornay

Jacques Tornay

La poésie de Jacques Tornay séduit au premier poème que lit le lecteur par sa fougue, une liberté et une  vigueur communicatives. On devine en cette poésie un esprit affranchi ; affranchi de beaucoup de peurs que l’exercice même de la poésie s’emploie à égarer mais aussi des jugements ; le poème assume avec bonheur aussi bien les métaphores hétéroclites que la naïveté d’un conditionnel enfantin faisant songer au jeu du « si j’étais » par quoi commence le recueil. Pour le lecteur, cette liberté est une invite.

Invite au départ, car il y a du Rimbaud dans ce « baladeur » qui, fort d’une « foi grimpante » part à l’assaut ou à la « conquête » non point d’une autre réalité mais du jour le plus quotidien, et de lui-même. « Sur un quai de gare (…) le bruit métallique du distributeur de bonbons » est tout à la fois un plaisir et une occasion d’être : « Je me recommence par les objets que je désigne » écrit Jacques Tornay.

Baladeur, voyageur même, mais immobile autant qu’ambulant, qui découvre un monde dans la moindre « rumeur » qu’il « élucide (…) en détail ».

Ainsi  une impression de prodigalité émane-t-elle de Grandeur nature ; et le poète rend grâce : « Je n’ai pas assez de verbes pour nourrir ma gratitude/ devant les offrandes qui déferlent ». Les jours « qui ne début(ent) et se dirig(ent) nulle part , « où l’on se laisse tomber en désuétude » ne sont pas oubliés cependant, ni les peurs, ni l’inespérance. Pourtant, le monde abonde en ces poèmes ; et c’est là le fruit non d’une méthode mais d’une disposition. Du désir, Jacques Tornay  fait un devoir ; du désir d’être qui inaugure le recueil, celui-ci s’ouvrant sur le vœu d’ « habiter la terre comme un domicile », un devoir de plénitude, un devoir de présence. L’accueil est un impératif – « accueille les faveurs de la brise verte – qui place l’être au sein d’un écheveau de sympathies bruissantes », et assure la réciprocité : « Je me signale à toute saison ». L’existence se crée dans le vis-à-vis de sorte que chaque instant est rencontre, est singulier, est même invention : « rien ne respire qui ne soit inventé ». L’attention du poète est donc pleinement sollicitée ; mais tout autant, il est appelé à se dessaisir. Car être présent, c’est aussi perpétuellement se renouveler. « Là où j’étais il y un instant me devient étranger ». Aussi faut-il continuellement abandonner ce que l’on est devenu déjà, que l’on a été.

Le poète ne craint pas d’ouvrir à ce point le poème au réel que l’unité thématique de ce dernier est malmenée ; c’est au contraire une grande diversité qui l’emporte dans une vision baroque du réel à moins que ce ne soit plutôt sous l’influence d’une pensée convaincue de l’infinie variation et du mouvement perpétuel qui affectent notre réalité. Il résulte de cette façon de se porter au devant du monde qu’ « être dans sa propre vie (devient) étonnant ». Cependant cette présence à soi et l’étonnement qui s’ensuit se conquièrent, en particulier par la poésie. Celle de Jacques Tornay a pour vocation de lui permettre de « réussir sa façon d’être ». Car il est certain que la réciprocité entretenue avec l’instant et le monde, la présence qui en découlent s’appuient sur le langage : « quand le mot qui faisait défaut arrive enfin/ il se produit une fraîcheur soudaine ». De fait, grâce à un sens de la formule et de l’écart sémantique acceptable, sans être abscons, les mots de Jacques Tornay, à la marge du sens convenu, éveillent, ébrouent même le cœur et l’esprit. Pour le poète comme pour le lecteur, le devoir de plénitude est bien aussi une aventure de langage.

éditions L’Arrière-Pays 2003