Jacques Tornay, Grandeur nature,

par Judith Chavanne

Jacques Tornay

Jacques Tornay

La poésie de Jacques Tornay séduit au premier poème que lit le lecteur par sa fougue, une liberté et une  vigueur communicatives. On devine en cette poésie un esprit affranchi ; affranchi de beaucoup de peurs que l’exercice même de la poésie s’emploie à égarer mais aussi des jugements ; le poème assume avec bonheur aussi bien les métaphores hétéroclites que la naïveté d’un conditionnel enfantin faisant songer au jeu du « si j’étais » par quoi commence le recueil. Pour le lecteur, cette liberté est une invite.

Invite au départ, car il y a du Rimbaud dans ce « baladeur » qui, fort d’une « foi grimpante » part à l’assaut ou à la « conquête » non point d’une autre réalité mais du jour le plus quotidien, et de lui-même. « Sur un quai de gare (…) le bruit métallique du distributeur de bonbons » est tout à la fois un plaisir et une occasion d’être : « Je me recommence par les objets que je désigne » écrit Jacques Tornay.

Baladeur, voyageur même, mais immobile autant qu’ambulant, qui découvre un monde dans la moindre « rumeur » qu’il « élucide (…) en détail ».

Ainsi  une impression de prodigalité émane-t-elle de Grandeur nature ; et le poète rend grâce : « Je n’ai pas assez de verbes pour nourrir ma gratitude/ devant les offrandes qui déferlent ». Les jours « qui ne début(ent) et se dirig(ent) nulle part , « où l’on se laisse tomber en désuétude » ne sont pas oubliés cependant, ni les peurs, ni l’inespérance. Pourtant, le monde abonde en ces poèmes ; et c’est là le fruit non d’une méthode mais d’une disposition. Du désir, Jacques Tornay  fait un devoir ; du désir d’être qui inaugure le recueil, celui-ci s’ouvrant sur le vœu d’ « habiter la terre comme un domicile », un devoir de plénitude, un devoir de présence. L’accueil est un impératif – « accueille les faveurs de la brise verte – qui place l’être au sein d’un écheveau de sympathies bruissantes », et assure la réciprocité : « Je me signale à toute saison ». L’existence se crée dans le vis-à-vis de sorte que chaque instant est rencontre, est singulier, est même invention : « rien ne respire qui ne soit inventé ». L’attention du poète est donc pleinement sollicitée ; mais tout autant, il est appelé à se dessaisir. Car être présent, c’est aussi perpétuellement se renouveler. « Là où j’étais il y un instant me devient étranger ». Aussi faut-il continuellement abandonner ce que l’on est devenu déjà, que l’on a été.

Le poète ne craint pas d’ouvrir à ce point le poème au réel que l’unité thématique de ce dernier est malmenée ; c’est au contraire une grande diversité qui l’emporte dans une vision baroque du réel à moins que ce ne soit plutôt sous l’influence d’une pensée convaincue de l’infinie variation et du mouvement perpétuel qui affectent notre réalité. Il résulte de cette façon de se porter au devant du monde qu’ « être dans sa propre vie (devient) étonnant ». Cependant cette présence à soi et l’étonnement qui s’ensuit se conquièrent, en particulier par la poésie. Celle de Jacques Tornay a pour vocation de lui permettre de « réussir sa façon d’être ». Car il est certain que la réciprocité entretenue avec l’instant et le monde, la présence qui en découlent s’appuient sur le langage : « quand le mot qui faisait défaut arrive enfin/ il se produit une fraîcheur soudaine ». De fait, grâce à un sens de la formule et de l’écart sémantique acceptable, sans être abscons, les mots de Jacques Tornay, à la marge du sens convenu, éveillent, ébrouent même le cœur et l’esprit. Pour le poète comme pour le lecteur, le devoir de plénitude est bien aussi une aventure de langage.

éditions L’Arrière-Pays 2003

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