par Chantal Guillaume

Alain Lance, Longtemps l’Allemagne, nouvelle édition revue et augmentée, éd. Tarabuste, 2009
Portrait éclaté de l’Allemagne de la seconde guerre mondiale à nos jours tout autant qu’autobiographie fragmentée, Longtemps l’Allemagne est un ouvrage dont le personnage principal est davantage l’Allemagne que le sujet écrivant. Nous en voulons pour preuve la distance que celui-ci aime à prendre à son propre égard, parlant parfois de lui-même à la troisième personne, première entorse à la règle du genre autobiographique. Mais ce ne sera pas la seule car plus le récit progresse, plus il est lui aussi brisé, que ce soit par des poèmes de l’auteur ou par ceux d’écrivains allemands qu’il traduit, que ce soit par des hommages à des auteurs allemands ou à des hommes qui ont favorisé le contact entre cultures française et allemande. Traducteur et poète plus qu’autobiographe, Alain Lance ne pouvait se laisser aller à raconter sa vie ; dans son infidélité aux normes du genre, il permet à l’autre de devenir la raison d’être du récit.
Nécessairement soumis à la chronologie, l’ouvrage part de la naissance de son auteur en 1939 pour aller jusqu’en 2008, mais suivre l’itinéraire personnel du sujet écrivant, c’est entrer dans l’intimité de l’Allemagne dont l’histoire se déploie sous nos yeux au gré des rencontres parfois étonnantes que l’écrivain a pu faire lors de ses différents voyages et séjours dans le pays. Tout comme Sartre, son père fut prisonnier au Stalag de Petrisberg et rien ne prédestinait donc Alain Lance à devenir germaniste. Son premier séjour en RFA le mit en contact direct avec l’état du pays en 1956 : il découvre les mutilés de guerre, l’absence d’hommes dans sa famille d’accueil et la pauvreté des repas. Il est à Tübingen et entend parler de Hölderlin qu’il ne comprend pas encore ; le site lui inspire ses premiers poèmes. Mais en 1961, en faisant de l’autostop, il découvre la face cachée de la RFA : la persistance de l’antisémitisme et de la sympathie pour Hitler. Le jeune germaniste, indigné par une telle « amnésie », décide alors de partir, grâce à une bourse d’études, poursuivre ses études en RDA, à Leipzig. Le foyer d’étudiants lui permet de rencontrer des jeunes du Tiers-Monde, l’université de suivre les « causeries » d’Hans Mayer, un Festival du film documentaire de voir Octobre à Paris, film censuré en France qui montre le « massacre des manifestants algériens à Paris le 17 octobre 1961″. Alain Lance a découvert son Allemagne, la RDA et se désintéresse de la RFA. jusqu’au début des années 1970.
Ce sont conjointement la rencontre de la nouvelle génération de RFA à laquelle appartient Renate Otterbein qui deviendra son épouse, et les critiques d’écrivains de RDA à propos de leur pays qui amènent le jeune traducteur de Volker Braun à nuancer son jugement à propos des deux Allemagnes. En 1972, il participe au dossier sur l’Agitprop publié par la revue Action poétique et s’intéresse tout autant à la « contre-littérature » de RFA qu’à la littérature de l’Allemagne avant le troisième Reich. Avec la distance que le sujet peut prendre en usant de la troisième personne et de l’humour, Alain Lance nous livre quelques anecdotes savoureuses à propos de ses trajets en train entre Paris et Berlin : suspicion et surveillance policière entourent les voyageurs. Le 9 novembre 1989 il est à Francfort lorsque le mur tombe mais se rend dix jours plus tard à Berlin ; le slogan des manifestants du lundi à Leipzig n’est plus « nous sommes le peuple » mais « nous sommes un peuple », la réunification n’est pas loin. Bientôt Volker Braun écrira « La propriété » que les auditeurs de ses lectures murmureront avec lui : « On m’arrache ce que je n’ai jamais possédé ». Christa Wolf se voit reprocher d’avoir attendu la chute du mur pour publier Ce qui reste, polémique destinée à discréditer à travers elle tous les écrivains critiques de RDA. Mais à Paris, elle reçoit un accueil chaleureux de la part d’écrivains comme Bernard Noël ou François Bon ainsi qu’au Ministère de la Culture.
Mais l’autobiographie disparaîtrait sous le poids de l’événement politique ou littéraire, si Alain Lance ne s’arrêtait pas un moment sur sa pratique de la traduction et de l’écriture poétique. Pourquoi cette « envie de traduire » ? Elle est née avec le désir de découvrir la poésie de RDA qui l’amena à rencontrer Volker Braun et à préparer la traduction de Provocations avec lui à Berlin en 1968-69, moment décisif dans l’apprentissage du métier de traducteur. Ce désir de traduire se justifie aussi par le besoin du « détour par l’étranger », par la prise de conscience que, sans la traduction, la poésie persane ou tchèque lui serait restée inaccessible. Et qu’apporte la pratique de la traduction au poète ? Elle est à l’origine de la méfiance à l’égard du premier jet ; habitué à s’interroger sur le fonctionnement de la langue et continuellement confronté aux difficultés du texte à traduire, le poète traducteur se sent un peu moins démuni devant ce que Royet-Journoud appelle le « métier d’ignorance ». L’écriture poétique, surtout lorsqu’elle est engagée, se nourrit aussi de la lecture de l’œuvre d’autrui et Alain Lance rend hommage à son ami Volker Braun pour lui avoir permis de mieux comprendre « l’espoir puis l’échec du projet socialiste ». Suivent quelques anecdotes qui montrent l’importance que l’écrivain accorde à l’humour et à la contrepèterie : une façon de ne jamais trop se prendre au sérieux, de savoir se remettre en question.
Cette nouvelle édition de Longtemps l’Allemagne permet au lecteur français de découvrir deux poètes morts en 2008 : Peter Rühmkorf et Werner Dürrson. L’œuvre de Rühmkorf récompensée par le Prix Büchner, restée inédite en français, retient l’attention d’Alain Lance pour « son approche sarcastique du lyrisme poétique » dont le titre de son dernier recueil lui apparaît l’illustration, Paradiesvogelschiß (Fiente d’oiseau de paradis). Traducteur de Michaux et de Char, Dürrson qui a vécu en France dans les années soixante est à peine plus connu puisqu’il n’est traduit qu’en revues ; écrivain pacifiste, il fut l’un des correspondants de Hesse.
Alors que l’Allemagne vient de fêter les vingt ans de la chute du mur de Berlin, Longtemps l’Allemagne nous invite à voir ce pays autrement, par le regard d’un traducteur et poète français engagé pour qui le lyrisme non seulement peut mais doit être critique.
Chantal Colomb-Guillaume
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