Pour le numéro 68 du Nouveau recueil, paru en septembre 2003, Martine Broda avait accepté de répondre aux questions de Danielle Cohen Levinas. Voici le texte de cet entretien.
DCL – Il semblerait que l’expérience de l’écriture relève pour toi d’une intensité toute poétique, comme si le passage entre l’expérience poétique et le temps spécifique à l’écriture de tes essais indiquait une différence de nature. Que représente pour toi le temps de l’écriture poétique ?
MB. L’écriture de la poésie pour moi est en rupture avec l’autre écriture, disons essayistique, mais il y a un autre plan où des liens se crèent, puisqu’il me semble que l’écriture des essais enrichit et approfondit la poésie, comme il s’agit de réfléchir sur un genre ou une pratique. J’écris toujours de la poésie dans un mouvement accéléré, sous le coup d’une émotion violente, et l’expérience poétique pour moi est extase. Je l’ai développé dans L’Amour du nom, où je cite aussi bien « l’illumination profane » de Benjamin que l’ »épiphanie » de Rilke, le « monde apothéosé » de Baudelaire. C’est pourquoi la poésie est rare, justement comme la grâce, qui décide d’advenir ou pas, en un tempo qu’il a bien fallu accepter, elle déchire et ravit l’homogénéité du temps. Elle se prolonge en écriture, mes poèmes, je ne les travaille presque pas, car ils me viennent presque sous leur forme définitive, mais je concentre mon énergie, sous une forte impulsion. En tout cas, je suis incapable d’écrire sous la contrainte, craignant de brouiller les contraintes de l’inconscient. Je récuse toute forme de poésie qui ne serait pas d’abord, comme le voulait Rilke, expérience. Mais à côté de cette pratique-là, peut-être pour meubler ses lacunes, je m’adonne aussi au commentaire et au travail théorique. L’écriture essayistique pour moi est beaucoup plus douloureuse que l’écriture de la poésie, car elle traverse des zones de bloquage. J’essaie d’écrire mes essais comme des poèmes, mais ils n’en sont pas. A côté de cela il y a la traduction, qui est prolonger le geste d’un autre, écrire dans sa propre langue le poème qu’on admire, mais qu’on serait incapable d’écrire. Continuer la lecture








