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DE MOINS EN
MOINS: MINUIT À QUATRE HEURES DU MATIN
Cela fait onze
ans que je le regrette,
je regrette de
n’avoir pas
agi comme je le
voulais, d’être resté immobile ces
quatre heures
durant à
la regarder
mourir. J’aurais aimé
me glisser entre
les appareils
et la prendre
dans mes bras, sachant
que la partie
intacte et primitive de son
esprit
comprendrait vaguement que c’était moi
qui la portait là
où elle allait.
L’AUTRE PERFECTION
Il n’y a rien
ici. De
la roche
et de la terre brûlée.
Tout est ravagé
par la lumière impitoyable.
Rien que des pierres et de petites parcelles
d’orge et de
lentilles à la vie dure. Rien de cassé
à réparer.
Rien n’est jeté
ni abandonné.
Si on a besoin d’une table,
on paie un homme
pour la fabriquer. Si on trouve
un mètre de fil
de fer barbelé, on l’emporte chez soi.
On s’en
servira. Les paysans ne
rient pas.
Ils vont en
ville pour rire, ou à des fêtes.
Une sorte de
paradis. Toute chose est ce qu’elle est.
La mer est eau.
Les pierres sont de roche.
Le soleil se lève et se couche. Une réussite
sans le moindre
embellissement.
VOL SANS ISSUE
Tout le monde
oublie qu’Icare a commencé par voler.
C’est la même chose lorsque l’amour prend fin
ou qu’un
mariage échoue et les gens disent
qu’ils
savaient que c’était une erreur, tout le monde
avait bien dit
que cela ne marcherait jamais. À son âge
elle aurait dû
y réfléchir à deux fois. Mais tout
ce qui vaut la
peine d’être fait vaut la peine d’être mal fait.
Ainsi ma présence au bord de cet océan d’été
de l’autre côté
de l’île pendant que
l’amour se
retirait d’elle, les étoiles
brillaient avec
une telle intensité ces nuits-là
que chacun avait
compris qu’elles ne dureraient pas.
Tous les matins je la trouvais endormie dans mon lit
telle une
visitation, la douceur en elle
comme un
troupeau d’antilopes dans les brumes de l’aube.
Tous les après-midis je la regardais revenir
de sa baignade
par un sentier caillouteux en plein soleil
la lumière de
la mer derrière elle et le ciel immense
de l’autre côté.
L’écoutant
pendant que nous
déjeunions. Comment peut-on prétendre
que ce mariage a
échoué ? Cela me rappelle les gens qui
sont revenus de
Provence (quand c’était encore la Provence)
en disant que
c’était bien joli, mais que la cuisine était trop grasse.
Je suis persuadé
que la chute d’Icare n’est pas la preuve de son échec,
mais tout
simplement le terme de son triomphe.
QUE ME RESTE-T-IL DE CELA ?
Le regret dans la réjouissance. Le cœur affamé
malgré la joie
de l’esprit. Un réveil heureux
et la pratique
du déplaisir. Voir les lacunes de
la perfection
tout en continuant à en désirer
la rigueur. Le
souvenir d’un
paysan grec dans
son verger,
des pétales
d’amandier blancs pleuvant
sur lui alors
qu’il maniait sa charrue de bois.
Je me rappelle ces hivers rudes et précieux à Paris
Juste après la
guerre lorsque tout le monde avait froid et faim.
Le ventre creux, j’arpentais les rues désertes la nuit
les flocons de
neige tombaient sans un mot dans le noir comme des pétales
sur les vestiges
du dix-neuvième siècle. La substance des choses
semblait à portée
de main dans les grands boulevards vides
alors que les célèbres
cloches de bronze sonnaient l’heure.
Dénudant tout
jusqu’à ce que l’être devienne visible.
Les bâtiments
anciens et la Seine,
les petits ponts
de pierre et les fontaines majestueuses triomphaient
dans le néant.
Quelles belles ressources dans le dénuement.
Quelle fraîcheur
en moi au milieu de cette solitude.
RAPPROCHEMENT
La chaleur nous
suit dans le bus.
L’icône à
l’avant, le quartier
de viande
saignante dans la galerie
de l’autre côté.
Le jeune garçon
alangui dans le
siège juste en-dessous
qui se frotte
les yeux. De vieilles femmes
discutent
presque sans élever la voix.
En silence, je
jette un coup d’œil vers le bus qui attend
à côté du nôtre
et je croise le regard
d’une jolie
Grecque.
Elle se tourne
vers moi pour me dévisager.
Je baisse les
yeux et le bus
démarre.
LE MIEUX EST L’ENNEMI DU BIEN
Tout a commencé
lorsqu’il était jeune homme,
lors d’un
voyage en Italie. Il escaladait les montagnes,
brûlant de
devenir poète. Mais il ne cessait de penser
à ce que
Dorothy Worsdworth écrivait dans
son journal à
propos de William, qui s’était épuisé
toute la journée
à chercher le mot juste pour décrire
un rossignol.
Cela lui paraissait
bien loin de
l’appel de la passion.
Pour finir il a
logé dans des pensioni
où les vieilles
femmes emportaient
les enfants au
beau milieu de la nuit
pour louer la
chambre, corps tièdes
lovés contre
leurs mères, les bébés
poussaient de
petits miaulements. Il se mit en quête
du second ordre.
Les ruines
insignifiantes,
les musées négligeables, les villages
au fin fond de
la campagne qui n’avaient qu’une seule pizzeria
et deux bars
minuscules. Les choses laissées en l’état.
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