Le Nouveau recueil

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OPERARE  OU ŒUVRER  DANS LE CHANT LYRIQUE

à propos de l'oeuvre d'Alain Duault

par Monique W. Labidoire

 

L’œuvre du poète qu’est Alain Duault se prête au travail de creusement, car la chair de son poème, est invention, ouverture, rapprochement, émotion, tremblement et amour ; l’écriture se multiplie en appels à la perte, aux adieux, à la mort et à la destinée humaine : nous sommes bel et bien dans le lyrisme.

Je reviens un moment sur Colorature qui paraît en 1977 chez Gallimard après la publication de quelques plaquettes chez d’autres éditeurs de poésie. Étranges poèmes. Est-ce une fresque florentine, une partition mozartienne ou une élégie dédiée à la seule Poésie ? Colorature est un chant lyrique, une voix qui utilise les mots comme les notes de musique afin de déclencher en nous des sentiments. Pour aborder l’œuvre d’Alain Duault, le lecteur peut commencer par écouter ce qui lui parvient, en vrac, et se laisser porter par des harmonies qu’il reconnaît comme siennes. Une fois intégré le plaisir de ce chant que l’on peut clamer à haute voix en essayant d’en capter toutes les vocalises, les mots se détachent, scintillent, nomment ; on peut au besoin se servir de son métronome intérieur, on le doit même, pour en suivre le rythme et préciser ses propres sensations. Des passages entiers sont déclinés « en familles » de sons et de sens ; allitérations et assonances nous aident à suivre la partition et les mots surgissent en série ; pour exemple voici, en cascade, des mots choisis par le poète pour un poème de ce premier livre important qu’est Colorature, les voici : soie, mohair, tussor, laine, moire, tulle, cachemire et ces mots se prennent en bouche avec beaucoup de gourmandise. Cette manière, Alain D. la garde jusqu’à aujourd’hui et avec toujours plus de maîtrise. Comme un chanteur roule les mots qui accompagnent la musique, le poète associe entre eux une pléiade de signes pour nous permettre d’approcher sa constellation. On peut évidemment comparer le chant poétique d’Alain Duault à la seule musique, mais si notre poète est lié à l’opéra par tous les pores de sa peau, c’est que pour lui, musique et mots s’unissent pour nous délivrer l’émotion, la connaissance, le partage et l’amour qui prennent naissance au plus profond de l’œuvre au noir tout autant que de l’œuvre au jour. Opéra, « operare », c’est à dire œuvrer dans la matière du chant lyrique. 

Colorature fascine par le défilé des références tirées du catalogue passionnel et professionnel du poète. On le sait, il est l’un des grands spécialistes de l’opéra et son poème est nourri de cette passion. Il est donc naturel de le retrouver dans ses fantasmes et ses rêveries comme dans ses interrogations fondamentales. Lieux, personnages célèbres, divas, événements de société, faits d’états politiques, sentiments, paysages, obsessions se côtoient dans ce livre, créant un univers singulier, créant une expression unique. Les références culturelles et artistiques y sont abondantes, mais nul n’est obligé de tout savoir, nul n’est contraint d’embarquer sur le radeau d’Ulysse où d’avoir voyagé avec Dante et Virgile pour entrer dans le poème d’Alain Duault ; il est vrai que cela peut aider. Nous sommes dans un chant de vie, un chant appelé par les Sirènes et auquel le poète répond. Alain D. ne va pas chercher ses mots dans de vieux parchemins jaunis ou des coffres cadenassés. Ses mots, ses lieux, ses personnages, ses images tourbillonnent autour de lui, ils sont l’instant présent, s’installent dans sa bouche, lui caressent les paupières, escaladent son dos et sont régulièrement visités. Ils vivent avec lui, s’enthousiasment avec lui et trouvent place dans son panthéon pour nous communiquer une véritable flambée de poèmes.

La période importante de Colorature ne sera pas oubliée. Alain D. dit et je le cite, que ces poèmes-là sont « les premiers pépiements d’un oiseau qui s’enivrait de son chant » pépiements qui deviendront très justement le Chant. En exergue à son recueil Le jardin des adieux, il cite Cioran qui écrit : « Je ne peux faire la différence entre les larmes et la musique ». Il nous semble bien que le lyrisme d’Alain Duault soit parfaitement perçu dans ce concept. Chant, musique, poésie conduisent une émotion qui peut faire jaillir des larmes. Pourquoi n’aurait-on plus le droit désormais de pleurer d’émotion, de prononcer le mot amour, de concilier fraternité et beauté ? Pourquoi n’aurions-nous plus le droit au chant et à la lyre d’Orphée si toutefois nous les consommons avec modération. Le poète nous dit : « Nous ne saurons plus ce qui tremble » et je me permets d’ajouter : si nous ne savons plus ni écouter, ni voir, ni trembler nous-mêmes.

         L’emportement, la flamme sont inséparables de toute révolte critique. Convaincre, faire partager intimement sa position demande une force de conviction indissociable du lyrisme et l’on peut dire qu’Alain Duault sait nous faire partager ses propres révélations. Il nous les communique avec ferveur quand il nous parle de Chopin et de George Sand, de Don Giovanni ou de Violetta, il fait de même quand il se livre et nous livre son espace poétique.

          Il y a donc lyrisme.

Puis vient la femme comme objet lyrique, la femme toujours chantée, la femme poésie, la poésie faite femme. Le féminin domine chez Alain Duault; la voix, la femme, la poésie, la mer océane. Cette prépondérance du féminin, c’est bien celle que nous propose le poète quand il écrit dans un de ses tout premiers recueils :

Si crier doit m’exploser la gorge

Je renaîtrai de l’eau

                   De la femme

                            Du cri        « Soif des soifs » p.1

2-      De la femme, de l’amour et du drame

Presque tout, chez Alain Duault, vient de la femme, celle qui conçoit, celle qui porte, celle qui donne naissance.

Sans elle, nous ne serions pas. La femme, sujette aux marées, alunée aux menstrues jusqu’à l’eau fœtale, gloire de la femme, image maternelle associée à la mer « dont la voix (lui) paraît encore dans le ressac » (Soif des soifs p. 2),  ce ressac de l’amour, ce va et vient charnel que l’on trouve dans la texture même de son poème. La chair du poème et la chair de la femme sont pénétrées et fécondées au même titre : pour tisser le chant, accueillir le cri, multiplier jubilation et bonheur jusqu’au drame. Ce drame lyrique auquel est exposé l’officiant dans le risque perpétuel de l’amour, le risque étant bien entendu sa disparition.

Aussi le poète entend-il cultiver son jardin. Celui des adieux dans lequel le mensonge apaise les douleurs, ou celui des aveux qui démantèle le mensonge. Qu’importe celui qui part, qu’importe celle qui abandonne, la douleur est là qui enracine les souvenirs, qui provoque le poème dans tous les états de sa matière lyrique.

« Oh qu’on me dise qu’on m’aime je suis en fin de droits je n’ai plus que cela ce désir cet effroi d’entrer dans la clarté sans que tu te souviennes toi ou toi que tu me disais quelque chose d’aimer » (J.A. p. 15)

J’incendierai (J.A. p. 3) écrit le poète. N’est-ce pas exaltation lyrique que ce chant qui dresse sa flamme, exacerbe les tonalités, invite à la douleur, cette douleur plaisir qui apparaît dans le trop plein des mots, du poème, du chant. Le lecteur est emporté par la fièvre des mots, par la marée du poème ; il est souvent absorbé dans le ressac, la tempête, les bas fonds ; la vague, dans son amplitude maximale l’emporte au plus haut du ciel.

C’est pléonasme de dire que le lyrisme est l’enthousiasme, la presque certitude tout du moins que ce qui est espéré est la meilleure des choses pour soi-même et pour les autres. Même si l’on s’en abuse quelque peu soi-même. Il est donc légitime au poème lyrique d’être emporté et chanté au plus sensible de la voix humaine. Ne manque-t-on pas d’un peu de lyrisme dans nos sociétés où le pessimisme, le doute, le catastrophisme sont monnaies courantes. À Cassandre, disons de baisser la voix et de ne plus déplorer des destinées dont le devenir est incertain. Un devenir qui s’inscrirait « Sur le papier ruiné de larmes »,  écrit le poète dans Prosoésie (p. 12). Mais les larmes n’effaceront pas les mots, n’apporteront pas les ruines ; ils renaîtront de l’eau salée, car ici, les larmes sont nécessaires à l’œuvre du chant.

Chez Alain Duault et depuis les premiers poèmes, il n’y a pas de distance. Alain sait écrire le mot amour et il en est toujours émerveillé. L’amour d’une femme et pour une femme, l’amour du monde et de l’humanité. L’amour ne serait-il pas contenu dans quelque chose de la Beauté ? Dans le flou de la nuit, le poète voit apparaître des fantômes et des voix s’élèvent pour accompagner son chant. Son chant peut être entendu tout autant que ses cris qui se maintiennent au plus haut de sa voix afin de vaincre la noirceur du monde : « Et s’il me plaît à moi de crier/Ce n’est pas pour troubler les rêves, c’est pour brûler les cauchemars », écrit-il dans Prosoésie.

On perçoit parfois dans ses premiers poèmes des accents familiers comme dans ces vers: « On aime ou on croit aimer et l’on découvre que rien n’existe ». (p.26 PRO).  

Mais si nous pouvons convenir, que très souvent, la jeunesse est plus inhérente au lyrisme que l’âge mûr, il semblerait pourtant que, dans cette œuvre, la maturité n’ait rien à lui envier. Bien sûr avec l’expérience du vivant, les thèmes ont durci, forci, pris des amplitudes plus universelles. La société, le monde, le savoir-faire, l’observation sont facteurs de réflexion. Le poète écrit la mort, le destin, l’amour (encore et heureusement), la blessure aussi. Il écrit l’abandon, la séparation, « l’accidente », ce mot inventé par lui et qui a donné lieu a bien des interprétations, son sens premier étant parfaitement accolé à la destinée humaine. Le poète va plus loin. Dans ses derniers livres, un triptyque dont deux volets sont publiés et un troisième en préparation, Une hache pour la mer gelée et L’effarant intérieur des ombres, le chant se mêle à la force du destin, à l’interrogation toujours remâchée, ruminée de ces mots associés à l’effroi de savoir désormais que le monde est le monde tel qu’il est et que jamais il ne sera comme on le désire. On peut toutefois s’en rapprocher pour une fraction d’amour !

Le monde est noir, gelé, le cœur du monde est noir, gelé, il faut une hache pour l’ouvrir à la paix alors qu’une rose suffisait jusque là à le faire trembler. C’est pourquoi le poète se tourne vers son imaginaire sans se bander les yeux. Il a déjà passé les épreuves, il a déjà su répondre aux questions en acceptant seulement une tentative de réponse. Ainsi Alain D. peut accompagner un Guillevic qui écrit dans son poème Paroi je le cite « Essayer/D’être la question/Qui s’accepte indemne de réponse ». Sans certitudes, Alain Duault cerne cette tentative de réponse en persévérant son exploration de la Beauté même s’il nous dit, je le cite « Comme un chant bleu d’amertume hallucinée la beauté ». La beauté et la poésie ne sont pas reçues en images fixes et figées par des critères prédéterminés par quelques-uns. Chacun doit y trouver ses repères, semer ses petits cailloux pour en découvrir la demeure.

Alain Duault et J.M.Maulpoix

Séoul, 2005

3- Le chant de la beauté d’Eros

Je veux m’arrêter un court instant sur la Beauté, un thème que j’ai déjà développé dans une étude intitulée « Alain Duault : Explorateur de la beauté. » Beauté, lyrisme, chant, trois mots conducteurs du poète à l’œuvre. Cette fois j’aimerai aller un peu plus loin. Car en lisant et en écrivant sur l’œuvre, des vibrations nouvelles se précisent. Cette alchimie aboutie, réussie, produite dans le poème par des voix de femmes, des corps de femmes, d’amour pour la femme, de mots caressants, de sons gourmands, d’appels sensuels pour la femme mais aussi pour l’espace, la matière, la nature, le monde, autant d'éléments fondamentaux rassemblés dans la Création, avec un grand C, cette magie nous plonge, en quelque sorte, dans un espace d’érotisme. Pouvons-nous alors qualifier cette écriture d’érotisme lyrique ou inversement de lyrisme érotique?) La force  de cette écriture est de rester érotique, sensuelle et inventive quand les sujets sont d’une nature plus dramatique, comme dans son poème de la guerre où l’érotisme est contraint de s’accoupler à la violence, voire à la brutalité et à la cruauté. On sait que le deuil, la guerre, la séparation déclenchent des phénomènes de survie, de vie immédiate et tout simplement d’actes d’amour. Les titres mêmes des livres sont érotiques : Où vont nos nuits perdues, Nudités, le jardin des adieux, les titres des suites de poèmes également comme dans son dernier livre : « aux abeilles du désir » ou  « Jusqu’à ton odeur ».

L’érotisme est très présent dans ce dernier livre paru « L’effarant intérieur des ombres » qui me semble plus encore que dans les autres livres, traversés de mots charnels. Aux seins glorieux, les hanches aigues interfèrent en coups de hache brutaux une mer en tempête et creusée de pluies. Les corps de chair se dessinent dans le corps du texte, les cheveux, les doigts, les lèvres, les ongles griffent la page, égratignent la peau et martèlent les os. Vie et mort s’exposent dans l’effarant intérieur des ombres. C’est aussi nous dit le poète avec une intense légèreté, « C’est juste un jeune homme qui tend la main avec une fleur » et raconte l’épopée d’un monde meurtri, avili qui serait inacceptable s’il n’y avait la poésie. Comment faire pour garder en soi une utopie optimiste sinon entrer toujours plus intimement dans cette matière du poème. Alain Duault comme toujours, prend des risques, il va se saigner aux quatre veines pour trouver un prénom à l’aurore et faire renaître son monde poétique à la lumière.

         4-      En guise de conclusion ouverte    

Comment aujourd’hui placer cette œuvre dans le fameux lyrisme critique dont nous parle Jean-Michel Maulpoix ? Il me semble que grâce à cette avalanche de battements, de sentiments, de sonorités, d’envolées, sans doute contrôlées mais qui nous paraissent infinies, les poèmes d’Alain Duault peuvent prétendre au laboratoire de recherche d’un lyrisme critique. Ils ne s’imposent pas dans une certitude mais se posent dans un questionnement récurrent. Comment peut-on dire aussi que l’œuvre d’Alain Duault peut être l’observatoire d’une vérité, œuvre qui s'avère plus centrée sur le collectif qu'elle n'y parait et ô combien plus multiforme qu’un nombrilisme restreint au seul Je ? C’est que, me semble-t-il, trop de lyrisme tue un lyrisme qui ailleurs ne serait réduit qu'au soi-même. Ici le lyrisme crée un style soutenu et nous sommes bel et bien devant l’exposition d’une œuvre d’art. Chaque page est un comme un bijou ciselé, travaillé minutieusement et frappé d’authenticité. C’est l’exposition objective/subjective en écho d’une recherche en chemin. Ce chemin, chaque lecteur peut en tracer les talus piquants ou fleuris. Le locuteur nous offre la possibilité de le trouver en nous proposant un objet unique : à nous de devenir les ouvriers de notre propre œuvre de vie.

Mais laissons là les commentaires. Il y a la beauté du texte : une partition, un tableau de maître, une exposition, une caresse, un texte tout en écoute lyrique, un Poème donc, dans le plaisir et la jouissance des mots et de la langue. Acceptons simplement de nous faire plaisir, acceptons de laisser le sens perdre parfois sa route pour cause d'ivresse, acceptons que dans l’instant de la lecture, le monde du poème soit dans toute sa beauté.

         Alain Duault, nous permet « d’operare », d’œuvrer dans le chant intime de la matière, il nous laisse vivre notre vie entre les lignes de son chant et trouver notre respiration sans ponctuation ; il nous montre une possibilité d’humanisme dans la globalisation d’un monde où les chiffres et les lettres peuvent devenir fraternels.  Un monde dans lequel et pour lequel le désir devrait rester unique. Utopie en tension qui prend vie dans le chant. Je citerai une fois de plus mon cher Guillevic qui écrit dans Sphère :

         « Quand le chant n’est plus là

                   L’espace est sans passion »

La passion, le chant, le lyrisme seraient-ils ce :

« Trop de bien trop de mal je ne sais plus ce qui demeure » que nous pouvons lire sous la plume du poète Alain Duault ? Constat, plainte ? Non. Plutôt une souffrance qui nous gagne et nous rend plus conscients, plus actifs, plus tolérants. Il nous faut donc « operare, œuvrer avec le poète dans le chant lyrique »

         S’il faut chanter eh ! bien, chantons et avec force car pour Alain Duault, la poésie ne sera jamais blanche et sans voix.  Elle sera toujours rouge.