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Bernadette Engel-Roux, Une Visitation, Edition L’Arrière-Pays.

par Judith Chavanne


Une Visitation… par ce titre, Bernadette Engel-Roux inscrit sa poésie dans une tradition spirituelle. Non pas exactement religieuse au sens où son écriture se réclamerait d’une confession particulière, d’une pensée exclusive ; religieuse néanmoins en ce sens que certaine poésie à laquelle ressortit celle de B. Engel-Roux est, disons, l’occasion sinon le moyen, d’éprouver ce à quoi nous sommes reliés ; l’occasion, par de là le visible, l’espace et le temps, d’éprouver l’invisible, d’éprouver, donc, un principe de continuité.

Une épigraphe, de Jaroslav Seifert, ouvre le recueil et en oriente la lecture : « Dieu sait d’où, les morts nous reviennent/ et la mort ne nous sépare plus. » C’est une aïeule, cette fois, qui revient et traverse à nouveau la vie et les pages d’un livre. Visite lumineuse, perpétuellement irradiante comme le suggère une métaphore du poème liminaire, « lampe de paroles », qui sera modulée à la fin du recueil pour devenir « lampe de clarté », et dont le caractère pléonastique tente de dire l’indicible luminosité. Lumineuse, cette visitation est celle d’une présence passante, passagère, insaisissable, évidemment, et qui toujours « va devant ». Figure du passé, revenante, qui ouvre l’avenir, continue de le faire comme elle l’a toujours fait. Car cette visitation ne saurait se confondre avec le simple souvenir : le temps grammatical employé par le poète est un présent : cette visitation récuse la rupture : « Elle n’est pas morte » constate B. Engel-Roux. Nulle solution de continuité entre passé et présent, ni entre rêve et réalité. Dans le sillage de la visitation, l’improbable s’accomplit, la vision est tout à la fois intuition et actualisation : « (…) invisible elle va debout (…) avec ses morts ».

Ainsi ce recueil de B. Engel-Roux se présente-t-il comme un hommage à celle qui dispensa- dispense encore sa douceur, ses dons. Présence que, par métonymie, résument en quelque sorte ses mains qui sont les symboles et en même temps les instruments de son âme généreuse : « mains pieuses », ou vigoureuses qui, tour à tour chassent les terreurs, « redressent » l’âme affaissée, changent en somme la nuit en aube.

Mais il y a plus. A celle qui partit et revient, le poète doit encore la terre. L’aïeule lui en donna la révélation. Elle qui savait, « sait même l’odeur/ de (la) lumière en fleurs » et qui, « sur les prairies de ravanelles » peut prédire que « le lait des vaches sentira mauvais ». L’aïeule a ainsi initié la poétesse à cette intimité avec la terre dont, profondément inscrite dans l’humus de ce monde, sa poésie témoigne. B. Engel-Roux peut ainsi comparer la visitation de l’aïeule à un « pollen pulvérulent » ; elle est celle qui toujours féconde la vie. Elle a permis à l’enfant d’être, elle permet à l’adulte de renaître malgré « le bât du chagrin » ou « les tombereaux de peine ». Lumineuse, elle « arme (la poétesse) de jour ». Légère, elle dispense la légèreté, cette sagesse de ceux qui ont vécu : « comme elle » écrit B. Engel-Roux, « passagère de moindre poids/ je demeure et je vais sans plus de sol à mes pas » ; et il ne s’agit pas alors d’évoquer l’errance ou le désarroi, mais plutôt la grâce que l’aïeule en sa visitation sait insuffler aux vivants.

A cette présence insaisissable, « cette ombre de lumière » passante, évanescente, ne pouvait correspondre qu’un vers non pas solennel mais léger. Le vers de B. Engel-Roux est court. Rares sont les alexandrins ou les vers de plus de syllabes encore. B. Engel-Roux affectionne l’hexasyllabe, et ne dédaigne pas parfois des vers plus courts : cinq, quatre, une syllabe même. Elle allège encore son vers à l’occasion, en supprimant certains pronoms comme le faisait notre langue ancienne,  médiévale et renaissante, ou en effaçant, à la manière cette fois des poètes contemporains, la ponctuation. Sa poésie a la souplesse et la grâce d’un chant qui module ses accents et ses motifs dans un art de la variation, qui est aussi celui de l’approfondissement, lequel, encore une fois, n’est jamais pesant. Don encore de l’aïeule,  celui de cette poésie qui s’élève comme « une flamme vraie » ? L’aïeule a en effet bâti pour l’enfant « plusieurs demeures » ; elle a non seulement fait pour elle de la terre mais des mots aussi un foyer : « lis des livres, ma fille » enjoignait-elle, tandis qu’elle continue à murmurer au cœur de la poétesse : « Jamais elle ne me laisse seule/, écrit B. Engel-Roux, sans la lampe de sa voix ». Et ces paroles ont certes pour vocation d’éclairer le chemin, de conseiller, d’ordonnancer les jours. Mais le miracle est autre. Les paroles de l’aïeule ne s’adressent pas seulement au poète, elles épousent sa voix, au point que B. Engel-Roux semble attribuer à cette aïeule le don qu’elle a de la parole. Car celle-ci est encore celle qui nommait et continue de nommer. La poétesse cherchant le nom des herbes et arbustes aperçus sur le sentier, sait qu’il « va lever d’entre les fleurs (…), s’offrir dans cette voix en (elle)/ qui depuis très loin/ baptise les choses du monde. » Ainsi l’aïeule a-t-elle donné, donne-t-elle le nom et la terre, la forme et la matière, le verbe et la chair. L’aïeule, pour le dire autrement, inspire, donne les mots du poème comme elle a auparavant et en passant provoqué l’expérience d’une « plénitude de présence ».

Le poème, selon B. Engel-Roux tente en effet « de se faire le témoin » de l’événement qui surprend l’individu dans la marche quotidienne de ses jours. Le poème n’est que « la trace du vécu intense (…) de cette visitation de l’ange »[1]. Ainsi la visitation dont il est question dans ce recueil est-elle aussi celle de la poésie. J. Réda, auquel B. Engel-Roux a consacré une étude ne définissait-il pas la poésie comme « celle qui vient à pas légers » ?, aussi légers que les pas de l’aïeule ici honorée.

C’est en des termes très voisins à ceux qu’elle emploie dans ce recueil que, dans la revue Sorgue,  B. Engel-Roux, a décrit l’avènement du poème en elle. De même que l’aïeule se tient « d’un côté adossée aux ténèbres /(…)/ Et de l’autre : lampe de clarté/ balisant large maisons et nous/ villages et jardins » ; de même qu’elle se tient ici et ailleurs, donc, de même, ce qui appelle le poème « est tout à la fois dans le monde et hors du monde »[2]

Pour autant, on ne saurait réduire Une Visitation à une simple et vaste allégorie de la poésie. Non, il y a  bien là une expérience. La poésie la suppose explique B. Engel-Roux. L’expérience, « de nature absolument spirituelle », est ici, on l’a vu, celle de la présence-abscence d’une défunte. Peut-être cette présence anime, ranime-t-elle certaine foi : « une gloire continûment tombe sur mes jardins » écrit B. Engel-Roux ; elle met en évidence en tous cas le lien de la poésie et de la mort. Car si la poésie naît, comme le pense B. Engel-Roux, après une fulgurance en laquelle, aussitôt révélée, la réalité éprouvée se dérobe, le poète est bien continuellement confronté à la disparition. Aussi renouvelle-t-il, au XXIè siècle comme aux temps mythiques, l’expérience sublime, y compris en son échec, qui fut celle d’Orphée, Orphée parvenu presque à la possession d’Eurydice par la grâce et le pouvoir de sa parole, mais presque seulement, puisque Eurydice ou cette réalité poursuivie par le poète lui  échappe finalement, et, par là, préserve son mystère, sa liberté.

Alors, comme cet interlocuteur interpellé à la fin d’Une Visitation, le poète est rendu à son humble travail de patience :

à toi qui l’attends

de patience infinie

dans le temps sans heures   


 

  • note bio-bibliographique

Bernadette ENGEL-ROUX , née en 1952 dans l’Atlas Tellien. 

n’écrit qu’en poésie. A publié :

deux essais, chez Babel éd. (sur Pierre Oster , et sur Jacques Réda) ; et onze recueils parmi lesquels : Plateaux du songe et Ararat (prix Louis Guillaume 1996 – Cheyne éd.) ; L’Orage et Brasier (Babel éd.) ; Le Soust (éd. du Laquet) ; A Contre-Pentes et Une Visitation (prix Louise Labé 2007 – L’Arrière-Pays éd.) ; Nocturne (de Corlevour éd.) et Hauts sont les Monts ; et Demeure de Mélancolie (éd. La Pierre d’Alun 2007)



[1] Bernadette Engel-roux, «  Credo ch’i vidi » dans Sorgue, n° 6 : Poésie comme exercice spirituel, Le bois d’0rion, 2006, p. 84

[2] Ibid.