nr

Accueil - Sommaire général - Le blog du Nouveau recueil - Archives - Informations - Nous écrire -

 

Gérard Farasse enseigne la littérature française du XXe siècle à l’Université du Littoral-Côte d’Opale, à Dunkerque, où il anime le Centre de Recherche « Modalités du fictionnel ». Il co-dirige également La Revue des Sciences humaines (Université de Lille-III) dont il assure le secrétariat et préside le comité « Lettres et Arts » des Presses universitaires du Septentrion.

Ancien élève de Roland Barthes et de Henri Meschonnic, il est considéré comme l'un des spécialistes de Francis Ponge, dont il a été l’ami, et lui a consacré un livre, L'Âne musicien, Sur Francis Ponge (Gallimard, 1996). Il a participé à l’édition de ses œuvres complètes dans la « Bibliothèque de la Pléiade » (t. I, 1999 ; t. II, 2002).

Il a collaboré à de nombreuses revues : Communications, Europe, L’Infini, Nouveau Recueil, La Nouvelle Revue française… Il vient de faire paraître Follain rose et noir (2007), dans la collection « Cahiers & Cahiers » des éditions Caractères et Lettres de château ( 2008), dans la collection « Objet » des Presses universitaires du Septentrion.

En dehors de ses essais critiques, il a publié trois volumes de proses plus ou moins brèves : Exercices de rêverie, Illustrations de René Münch (Paris, L’Improviste, 2004), Belles de Cadix et d’ailleurs (Cognac, Le Temps qu’il fait, 2004) et, tout récemment, chez le même éditeur, Pour vos beaux yeux ( 2007).

Il a également publié deux livres d’artiste, Entre parenthèses (2003) et Rose Goret (2005), conçus par François Da Ros et accompagnés de gravures de Martine Rassineux (Montreuil-sous-bois près Paris, Éditions Anakatabase). Un troisième volume, intitulé Fil d’horizon, accompagné d’une suite de burins de Nathalie Grall, doit paraître prochainement aux éditions La Canopée.

Il termine actuellement un essai critique sur Ponge, Au rendez-vous des amis, ainsi qu’un nouveau volume de proses, Collection particulière. Les deux textes qu’on va lire en sont extraits.

 

 

 

Signes particuliers néant

par gérard Farasse

 


 

Etat civil

 

1210. FARASSE Gérard. Le trente juillet mil neuf cent quarante-cinq, une heure trente minutes, est né rue de Lannoy 548, GÉRARD, du sexe MASCULIN, de Maurice Jean Baptiste FARASSE, employé au ravitaillement, né à Fontaine Notre Dame (Nord) le deux juin mil neuf cent treize, et de Georgette Louise FAVERE, sans profession, son épouse, née à Roubaix le 12 juillet mil neuf cent vingt, domiciliée Avenue Charles Fourrier 105 à Roubaix. — Dressé le trente et un juillet mil neuf cent quarante cinq, dix heures trente minutes, sur la déclaration du père, qui, lecture faite a signé avec Nous, Camille Auguste Joseph Letombe, Médaille militaire et Croix de Guerre, Adjoint au Maire de Roubaix, Officier de l’État civil par délégation.

 

Tel est l’extrait des registres de l’état civil de la ville de Roubaix qui se rapporte à ma naissance. C’est au moyen d’une machine à écrire qu’elle a été consignée : l’encrage est inégal, tantôt trop pâle, tantôt trop noir ; les virgules, grasses, ressemblent à des points qui s’étalent presque en pâtés. Si bien que le document semble agité d’un léger tremblement, ce qui sied à une naissance, qui est, à proprement parler, une émotion, pour l’enfant qui ne s’en souviendra jamais, pour la mère qui s’en souviendra toujours, comme pour tous ceux qui sont présents dans la salle de travail. Mon père a-t-il assisté à ma naissance ? Je ne puis l’assurer parce que ce n’était pas la coutume à cette époque : l’accouchement était affaire de femmes.

En dehors des noms propres de mes parents et de mon prénom, le seul mot qui soit en majuscules est le mot « masculin », d’où l’on doit inférer, certainement, que cette mention est capitale. Elle vous coupe en deux. Nom propre, lieu, date, sexe : voilà l’enfant, à peine sorti nu du ventre de sa mère, un peu sale et chiffonné, nommé, classé, identifié, assigné à résidence. Bien avant ma naissance, un nom propre m’attendait où je devrais venir loger. Nom propre ? C’est beaucoup dire, puisqu’il a essaimé dans le Cambrésis. Il ne restait plus qu’à choisir un prénom.

Ma mère a dû consulter le calendrier pour connaître ceux qui étaient à disposition, écarter ceux qui lui rappelaient tel membre de la famille qu’elle n’appréciait pas ou qui était mort dans de troubles circonstances, dresser des listes, rêver, en cocher certains, en rayer d’autres, me les faisant essayer tour à tour comme un vêtement à la manière d’une fillette jouant à la poupée (j’étais la poupée), les prononçant à haute voix pour apprécier leur sonorité ; peut-être même a-t-il fait l’objet de longues tractations entre elle, sa mère et mon père, à moins qu’elle ait toujours su qu’elle baptiserait son cadet du prénom que je porte ou qu’elle l’ait gardé en réserve, à titre de second choix, depuis qu’elle avait prénommé Serge mon frère aîné. Nous sommes pauvres en prénoms : ni lui ni moi n’en possédons d’autres, ce qui plus d’une fois m’a fait envier ceux au patronyme desquels est accrochée toute une traîne royale, et qui, parce que ces prénoms restent en général au secret, peuvent se risquer à les dévoiler, se révélant ainsi sous un autre jour et comme sous une nouvelle identité, à celle qu’ils aiment et à qui ils les confient comme un cadeau de prix. J’étais prévu. Ou plutôt non, car j’imagine qu’elle ne tenait pas à avoir un autre enfant si rapidement : elle relevait de couches. Je regrette, évidemment, de t’avoir fatiguée, mais je n’y étais pour rien. J’ai été un enfant en plus, inattendu, mauvaise surprise, et j’en ai gardé un esprit malicieux, et le goût turbulent de ne jamais être à la place où on l’attend.

Gérard, ce prénom s’est empoussiéré avec les années, mais, accompagné de Farasse, en dépit de ce suffixe fâcheux, « -asse », il sonne assez bien, en raison du roulement de tambour du « a », renforcé par la reprise de « ra » (et ra, et ra et rataplan), ce « ra » qui me vaudrait l’humiliation, quelques années plus tard, dans une cour de récréation, d’être appelé « face de rat », insulte dont je suis bien obligé de reconnaître, aujourd’hui la qualité de trouvaille poétique, analogue à celles du glossaire de Leiris. Mais c’est aussi le prénom de Nerval, autre oiseau rare, qui a, hélas, mal fini. Ce qui me plaît dans ce nom, c’est d’avoir hérité des mêmes initiales que celles de ma mère, Georgette Favère, si bien qu’il me semble, quand je me contente d’elles pour signer, qu’elle m’accompagne, se penche avec moi sur le feuillet et que nous le paraphons de concert.

L’officier d’état-civil  a commis une erreur sur l’orthographe de la rue que j’habiterai jusqu’à seize ans : il a redoublé le « r » de Fourrier. Il ne s’est trompé, au vrai, qu’à demi, car ce nom comportait bien deux « r » à la naissance de ce dernier et ce n’est que par la suite qu’il a effacé, j’ignore pourquoi, l’un d’entre eux. Joseph Letombe ne supportait peut-être pas qu’on puisse ainsi modifier par caprice son état civil, lui qui, écrivant pour l’éternité, était hanté par la crainte de la faute et s’appliquait à recopier bien exactement les patronymes : « Épelez lentement, s’il vous plaît ! » Mais, comme nous sommes au sortir de la guerre, cette bévue a peut-être été provoquée, tout simplement, sous l’influence de l’expression sergent-fourrier.

Joseph Letombe est déjà un homme d’âge, un de ces soldats qui ont survécu  à celle de 14-18, où il a reçu, pour conduite héroïque, non seulement la Médaille militaire mais aussi la Croix de Guerre : au mépris de sa vie, il s’est dressé tout droit dans la tranchée, s’est élancé pour venir en aide à un compagnon ensanglanté par un éclat d’obus, qui meurt dans ses bras. C’est ainsi, en tout cas, qu’il aurait pu être représenté, face à l’ennemi, un genou en terre, soutenant tendrement de la main la tête du blessé, sur une couverture de L’Illustration dont le fond bleu ardoise est constellé des flammèches soufrés de la mitraille : on voit, au regard perdu de ce dernier, qu’il va mourir. La conduite de Joseph Letombe me rappelle celle de Bonaparte franchissant le pont d’Arcole en grande tenue de général pour entraîner ses troupes en brandissant un drapeau républicain dépenaillé, tel qu’il figurait dans l’imagerie d’Épinal en rouge et bleu des manuels d’Histoire à destination des élèves des petites classes.

Le grade de sergent-fourrier devait disparaître une décennie plus tard. Le cantonnement des troupes, le couchage, la distribution des vêtements et des vivres, telles étaient les activités de ce dernier. Mon père, quant à lui, avait été sergent-chef. Malgré les exploits militaires qu’il nous contait et qu’enfants nous écoutions, admiratifs et terrorisés, il ne s’occupait que du linge, à l’autre bout du monde il est vrai, puisqu’il était cantonné à la frontière du Maroc espagnol : gérant les stocks, il se vantait de n’avoir jamais lavé une seule chemise et d’en changer chaque jour. Cruelle déception lorsque, jugeant sans doute que j’avais passé l’âge des histoires héroïques, il me confia l’anecdote. Ainsi ce héros à qui j’ai fait raconter maintes fois comment, relevant la garde du fortin qui surveillait la nuit du désert, surpris de l’immobilité de celui qu’il venait relever, au moment où il lui tapait sur l’épaule, il avait vu soudain sa tête basculer, tomber, dévaler les marches et s’immobiliser sur le sable froid, le képi couvrant toujours son chef coupé ; ou encore comment, sous un soleil épouvantable, assoiffé, n’en pouvant plus, il s’était plongé en uniforme, au risque du cachot, dans un tonneau rempli d’eau ou de vin – sans doute de vin ; ainsi ce héros n’était qu’une sorte de lingère.

Il poursuivait, au moment de ma naissance, en quelque sorte, sa carrière de sergent-fourrier distribuant des bons de ravitaillement à la population démunie. On imagine la foule faisant la queue des heures durant devant son guichet, cette foule de fantômes noire et triste de l’après-guerre, et cette mère implorante, un fichu sur la tête, tenant son petit dans ses bras et réclamant des bons de lait. Mon père a dû en mettre plus d’un sous le coude. Grâce à ce poste, stratégique en cette période de pénurie, je n’ai jamais manqué de rien et j’ai été élevé, comme il disait, « dans du coton ». Joseph Letombe et lui ont dû échanger bien des souvenirs, comparant les horreurs respectives des deux guerres, l’un renchérissant sur l’autre, comme ces malades qui ne veulent pas rester en reste et ont l’orgueil d’être les plus gravement atteints. C’est à la faveur de cette conversation, durant l’enregistrement de ma naissance, je m’en avise à l’instant, que Fourier aura retrouvé le « r » qu’il avait fait disparaître.

Fourier, pour moi, c’est d’abord une plaque bleue à l’angle d’une rue, où pouvait se lire :

 

CHARLES FOURIER

Socialiste utopique

(1772-1837)

 

Toutes les villes ne possèdent pas de rue qui porte son nom mais Roubaix était de tradition socialiste. Jules Guesde en fut le député. On peut y admirer sa statue, rue du chemin de fer, sur le socle de laquelle est écrit : « À Jules Guesde, l’éducateur et l’organisateur des travailleurs, le prolétariat reconnaissant ». Et c’est à Roubaix, aujourd’hui, que sont conservées, dans une ancienne usine textile à créneaux façon château fort, les archives du travail. On ne saurait avoir choisi plus bel endroit. Malgré le ravalement, les clairs vitrages ajoutés, les ascenseurs coulissants, la brique est encore tout imprégnée de suie, de sueur et de larmes. Le cliquetis des navettes et la rumeur de la besogne s’y entend encore.

Le conseil municipal a dû néanmoins longuement débattre, car s’il convenait d’accorder une rue à Fourier parce qu’il avait tenu son rôle en précédant le socialisme scientifique de Marx et d’Engels, sa doctrine n’en était pas moins empreinte d’une fantaisie de mauvais aloi. On lui a donc déniché cette ruelle pavée où ne passaient que de rares piétons, puisqu’elle débouchait en pleine campagne, et où exerçaient encore leur art, dans mon enfance, un sabotier et un maréchal-ferrant, juste à la lisière de Roubaix. Cette situation excentrique n’aurait pas été pour lui déplaire.

L’activité de Fourier était, à mes yeux, une énigme. Je ne connaissais pas plus le mot « utopie » que le mot « socialisme », et encore moins leur conjonction. En me rendant au lycée à bicyclette, je ne manquais jamais de lever la tête vers la plaque bleue aussi mystérieuse que le nom de « rouges » que j’entendais dans la cour de récréation, prononcé avec crainte, ce qui, je le sentais bien, était en désaccord avec le fait de désigner ainsi une simple couleur. Je ne me souviens pas d’avoir demandé ce qu’était ce métier, socialiste utopique, mais je ne m’intéressais pas aux métiers. Les goûts littéraires ont parfois des racines profondes, tout à fait étrangères aux œuvres elles-mêmes. Ainsi j’ai toujours privilégié, à cause d’une plaque de tôle émaillée bleue dont l’inscription a imprégné ma cervelle d’enfant, parmi tous les poèmes d’André Breton, l’Ode à Charles Fourier. « Fourier es-tu toujours là » ? interroge-t-il à la cantonade. Et je suis bien forcé de lui répondre aussitôt : « oui ». Sade, Fourier, Loyola, de Roland Barthes, pour cette même raison de la tôle bleue, m’a toujours semblé un coffre aux merveilles : on y trouve des réflexions sur le goût rance du couscous, le temps qu’il fait, la savate flamboyante, les passions, les compotes. Fourier joue un rôle ingrat, dans ce titre : il est chargé d’éviter la rencontre de Sade et de Loyola. Je suis reconnaissant à Breton comme à Barthes d’avoir célébré un auteur qui m’appartient depuis toujours. Et à Fourier de nous avoir réunis dans une sorte de club très secret.

Ce qui me frappe aujourd’hui, plus que tout, dans cet acte de naissance, c’est le nom de l’officier d’état-civil, Letombe, qu’il eût été plus judicieux d’affecter, semble-t-il, à la tenue du registre des décès. À moins qu’on ait souhaité rappeler que la naissance impliquait fatalement la mort, comme une leçon, un memento mori. Mais à qui adressée ? Aux parents sans doute, mais en cette époque troublée, était-il bien utile de le rappeler ? Pour moi, j’ai lu bien des fois cet extrait sans jamais le remarquer, pris dans l’illusion de la vie, et je ne m’en rends compte qu’aujourd’hui, alors que le temps vient à manquer. Ce nom de Letombe me rappelle une voisine Madame Destombes que j’avais assimilé, je ne sais pourquoi, à la sorcière des contes. Peut-être m’en avait-on menacé, comme on fait parfois aux enfants, métamorphosant un voisin bienveillant en terrifiant croquemitaine.


 

Stevenson

 

Enfant, je n’ai lu que les premiers chapitres de L’Île au trésor. Contre toute habitude, j’en ai abandonné la lecture, terrorisé par le tap-tap-tap du bâton de l’aveugle et par Long John Silver, « le loup de mer à une jambe », qui provoquait aussi les angoisses du jeune narrateur de Stevenson : « Par les nuits de tempête, quand le vent secouait les quatre coins de la maison et que le ressac rugissait dans la baie et assaillait les falaises, je le voyais sous mille formes avec mille expressions diaboliques. Tantôt la jambe était coupée au genou, tantôt à la hauteur de la hanche ; ou encore, c’était une créature monstrueuse qui n’avait jamais eu qu’une jambe, et celle-ci au milieu du corps. La voir sauter et courir derrière moi par-dessus les haies et les fossés était le plus atroce des cauchemars. »

La nuit, les couvertures remontées jusqu’au menton, j’entendais l’inquiétant tap-tap-tap. C’était le bruit que faisait le pilon de la jambe artificielle de mon père, malgré son embout de caoutchouc : tap-tap-tap. Le livre et la vie tendaient à se confondre, d’autant plus que ce dernier ne se privait pas, pour divertir ses deux garçons ou par fatuité, de relater des anecdotes, à faire trembler, de sa vie militaire. Blessé par un éclat d’obus dans les Ardennes lors de l’invention allemande de juin 40, il avait été, comme l’exigent les belles histoires, tenu pour mort. Quelqu’un l’avait découvert sous un monceau de corps. Une infirmière, sans doute une religieuse à cornette, avait collé son oreille sur sa poitrine et perçu un souffle. Il avait été opéré sur place, sans anesthésie, au milieu des bois déchiquetés : on lui avait coupé la jambe à hauteur du genou, après lui avoir fait avaler une bonne rasade d’alcool et lui avoir enfoncé dans la bouche un mouchoir où mordre pendant qu’on sciait. La gangrène s’étant mise de la partie, on avait été contraint de la lui sectionner à nouveau, à hauteur de la cuisse cette fois. Puis il avait été évacué vers l’arrière, dans un camion bringuebalant, avec les armées en débâcle et s’était retrouvé à Toulouse, la ville rose, dans un hôpital militaire situé au bord de la Garonne. Il aimait raconter qu’une fois rétabli il traversait le fleuve à la nage à la seule force de ses bras. Où allait-il ? Avec cette amputation, en tout cas, il était passé de l’autre côté, celui des Enfers.

Encore qu’il se rangeât du côté des héros, j’avais bien du mal à l’empêcher de se métamorphoser, à la faveur des ténèbres, en ce maléfique Long John Silver. Tap-tap-tap : j’ai toujours ce bruit dans l’oreille. Il résume le livre de Stevenson et les terreurs de mon enfance. L’Île au trésor, qui est un chef-d’œuvre que je ne me suis décidé à lire en entier que bien plus tard pour comprendre les raisons de mon épouvante, m’a détourné de tous les autres romans de flibuste. Je n’éprouve que désenchantement aux aventures et mésaventures des gentilshommes de fortune. Je n’ai pas lu À bord de l’Étoile-Matunine de Pierre Mac-Orlan. Et, parmi les vies imaginaires de Marcel Schwob et les récits infâmes de Jorge Luis Borges, je répugne à parcourir ceux qui rapportent des histoires de pirates, les pires des histoires, celles qui réveillent ce maudit tap-tap-tap.


 

 

 Bains

 

 

La grande toilette des enfants avait lieu tous les samedis matins. Comme la maison était dépourvue de salle de bains, nous pratiquions nos ablutions dans la cuisine où ma mère faisait chauffer l’eau dont la vapeur, bientôt, voilait les vitres d’une fine peau grise, afin de préserver notre intimité. La baignoire était la lessiveuse en zinc où, d’ordinaire, le linge était mis à bouillir pour le décrasser. Comment mes parents se lavaient-ils ? Je l’ignore, comme j’ignore, à leur propos, bien d’autres secrets. Ce qui est sûr, c’est qu’ils ne pouvaient entrer ni l’un ni l’autre dans la lessiveuse : ils étaient bien trop volumineux, même mon père, à qui il manquait pourtant une jambe. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu de ces baignoires de zinc allongées appelées « tub », évoquant le chic anglais, qu’on rencontre dans les romans de la fin du XIXe siècle et dans la peinture de Degas.

J’ai scrupule à utiliser le mot « lessiveuse » parce qu’il évoque un sujet réputé bas. Le grammairien Dumarsais, dans son fameux Traité des tropes, rappelle que « le Père de Colonia reproche à Tertullien d’avoir dit que le déluge universel fut la lessive de la nature. » Peu de personnes, de surcroît, savent encore ce que désigne ce mot, au point que, à supposer qu’on soit professeur et qu’on veuille expliquer le texte auquel Francis Ponge a donné ce titre, où il la décrit avec beaucoup d’exactitude – « martelée de telle façon qu’elle a sur tout le corps des paupières mi-closes » –, il faille en montrer une photographie.

Je me tenais debout dans la lessiveuse dont le bord m’arrivait au menton. Ma mère commençait par me frictionner les cheveux au shampoing, ce qui me faisait de beaux yeux rouges. Elle me savonnait ensuite, de la tête aux pieds, sans oublier les oreilles. L’eau devenait épaisse et bleue. Cramponné au rebord de la lessiveuse, je me dressais sur une seule jambe à la façon d’un échassier en sorte qu’elle pût nettoyer l’un après l’autre chacun de mes orteils. Mon plaisir consistait à l’éclabousser dans un grand tapage d’eau, de cris, de rires. Elle prenait bientôt sa revanche, car à l’aide d’une casserole en aluminium, elle déversait en cascade des flots d’eau tiède sur mon crâne pour me rincer. Tout en me grondant pour avoir répandu de l’eau partout, elle m’attirait contre elle, m’enveloppait dans une serviette et me bouchonnait. Je grelottais, malgré la tiédeur de l’atmosphère que la buée rendait irrespirable, sautant d’un pied sur l’autre sur le carrelage glacé. Puis elle me prenait dans ses bras pour me réchauffer. Nous nous aimions. Nous étions tous les deux dans une bulle de savon qui dérivait je ne sais où. Je respirais l’odeur de sa peau et de ses cheveux qui se mêlait à celles du savon de Marseille et de l’eau de Cologne. Puis, pour m’habiller, elle me juchait debout sur une chaise.

Je me souviens d’y avoir trépigné, un jour que nous devions sortir et qu’elle était pressée, avec la conscience aussi nette qu’était maintenant ma peau, que ma turbulence l’impatientait. Je ne supportais pas le contact des vêtements râpeux qu’elle enfilait avec difficulté sur mon corps à peine séché et surtout qu’elle m’aveuglât en les passant par-dessus ma tête. Je ne la voyais plus, j’étais perdu. Je voulais rester tout nu à gigoter. Je refusais le maillot de corps, la culotte, les chaussettes. Plus elle s’agaçait, plus je m’agitais. Elle a dû me menacer d’une fessée, vouer à tous les diables son petit démon, tenter de m’attendrir par quelque promesse. Mais le plaisir de la tourmenter était trop vif : je ressentais une joie maligne à la mettre hors d’elle. J’étais un démon, elle me l’avait dit. Possédé, je voulais savoir maintenant jusqu’où je pouvais aller. M’aimait-elle sans réserves ?