Ce
à quoi j’assiste est un spectacle sur une autre scène. Ce à quoi
j’assiste, c’est moi. Mon Dieu, à qui suis-je en train d’assister ?
Combien suis-je ? Qui est moi ? Quel est cet intervalle qui se
glisse entre moi et moi ?[1]
Fernando
Pessoa a laissé à la postérité près
de trente mille pages de textes, touchant à tous les genres
(excepté le roman), dont certaines ne paraîtront que
plusieurs années après sa disparition en 1935. Ces
milliers de pages de littérature dont les langues
s’exercent aussi bien en vers qu’en prose témoignent
d’un écrivain protéiforme et soucieux de
métaphysique. Sa renommée mondiale mais posthume il la
doit pour beaucoup aux
« hétéronymes », ces poètes
« survenus » en lui-même lors d’une
expérience singulière de création qu’il dit
avoir vécue le 8 mars 1914 et qu’il a rapportée en
détail dans une lettre adressée à son ami Casais
Monteiro. Ce « jour triomphal » marque
l’entrée en scène de quatre poètes :
Alberto Caiero, Alvaro de Campos, Ricardo Reis et Fernando Pessoa
« orthonyme », c'est-à-dire
lui-même, qui naît « en
réaction » à ces
« hétéronymes ». Quatre
personnalités littéraires aussi différentes les
unes des autres que le sont leurs œuvres respectives. Quatre
pensées, quatre voix, quatre langages poétiques. Des
masques de poètes qui cachent une personnalité trouble.
Qu’est-ce que ces masques nous révèlent sur
l’auteur et sa création ? En quoi les
hétéronymes participent-ils d’une
« sorte de drame » selon l’expression de
Pessoa et font de celui-ci un « dramaturge »
comme il le revendique par ailleurs ?
Le
je de l’autre
Imaginons
que Valéry, Cocteau, Apollinaire, Cendrars et Jouve aient été un seul
écrivain, caché derrière des « masques » différents :
on aura une idée de ce que Pessoa aurait pu être, de ce qu’il est
peut-être, après tout.[2]
Fernando Pessoa n’était pas un seul écrivain mais une
multitude d’écrivains à lui seul ; Robert Bréchon avec ses
cinq « masques » est encore loin du compte : on a recensé
en tout quelques 72 avatars[3] de
l’auteur. Cette multiplicité de je fictifs sur fond
d’absence du moi, est une pratique itérative chez Fernando
Pessoa :
Dès
mon enfance, en effet, j’ai eu tendance à m’environner d’un monde
fictif, à m’entourer d’amis et de connaissances qui n’ont jamais
existé. (…) Je me souviens ainsi de celui qui, me semble-t-il, a été
mon premier hétéronyme ou, plutôt, ma première relation inexistante
– un certain Chevalier de Pas, héros de mes six ans, pour lequel j’écrivais
des lettres par lui à moi-même adressées.[4]
Parmi ces « personnalités littéraires » inventées
par Pessoa toutes ne sont pas à envisager d’un même élan comme
autant de pseudonymes de l’auteur. En effet, quelques fortes
individualités sortent de la masse de cette « coterie inexistante[5] »
selon l’expression de Pessoa, dont certaines vont remplir un rôle
majeur dans l’évolution et la « révolution » de l’écrivain
portugais.
Il faut en effet
distinguer parmi ces différentes personnalités, celles qui se détachent
à peine de Pessoa lui-même et celles qui ont leur propre vision du
monde, philosophie, langage poétique ; parmi ces dernières
citons les figures d’Alberto Caiero, poète de la conciliation avec la
Nature, auteur du Gardeur de Troupeaux ; Ricardo Reis, poète
stoïcien aux innombrables odes ; et le sulfureux sensationniste
Alvaro de Campos, auteur entre autres de l’Ode maritime ; nous
pouvons également ajouter à cette liste le nom de Bernardo Soares,
auteur du Livre de l’intranquillité, avec cette différence
toutefois que Fernando Pessoa le qualifiait de « semi-hétéronyme » :
« sa personnalité n’est pas la mienne, mais, sans en être
vraiment différente, elle en est plutôt une simple mutilation[6] ».
Ce terme de « mutilation » nous révèle quelque chose de
fondamental sur l’acte de création chez Pessoa : écrire c’est
d’abord se couper de soi, c'est-à-dire mourir à soi. Mais
s’infirmer, c’est aussi se donner la possibilité de s’inventer
autre : outre soi, autre(s) moi(s) en quelque sorte.
Dans une lettre adressée
à Casais Monteiro, datée du 13 janvier 1935, le poète portugais
explique à son ami la genèse des hétéronymes :
L’origine
mentale de mes hétéronymes se trouve dans ma tendance, organique et
constante, à la dépersonnalisation et à la simulation (…). Cette
tendance à créer autour de moi un autre univers, semblable à celui-ci
mais peuplé d’autres êtres, a continué à hanter mon imagination.
(…) Un jour (…) – c’était le 8 mars 1914 – (…) j’écrivis
plus de trente poèmes à la file, dans une espèce d’extase (…). Ce
fut le jour triomphal de ma vie (…). Je commençai par le titre, Le
Gardeur de troupeaux. Et ce qui s’en suivit, ce fut l’apparition
de quelqu’un en moi, à qui je donnai aussitôt le nom d’Alberto
Caeiro. Pardonnez-moi l’absurdité de l’expression ; c’est
mon maître qui était apparu en moi. (…). Cela est si vrai que, sitôt
écrits ces trente et quelques poèmes, (…) j’écrivis d’affilée,
là encore, les six poèmes qui constituent l’ensemble de Pluie
oblique, de Fernando Pessoa. Immédiatement et intégralement…
C’était le retour de Fernando Pessoa/Alberto Caeiro à Fernando
Pessoa tout seul. Ou plutôt c’était la réaction de Fernando Pessoa
à son inexistence en tant qu’Alberto Caeiro. Alberto Caiero à peine
né, je m’employai aussitôt (de façon instinctive et subconsciente)
à lui trouver des disciples. J’arrachai Ricardo Reis, (…). Et voici
que soudain, par une dérivation complètement opposée à celle dont était
né Ricardo Reis, apparut impétueusement un nouvel individu. D’un
seul trait, (…), jaillit l’Ode triomphale d’Alvaro de
Campos – l’Ode avec son titre, et l’homme avec le nom qu’il
porte. J’ai alors créé une coterie inexistante.[7]
Chez l’écrivain portugais la création est déni du monde et déni
de soi ; cette néantisation du monde et de lui-même par
l’imagination apparaît comme la condition sinequanon
de toute objectivisation de la poésie qu’il porte en lui et de
son vivre comme poète. Le plus étonnant, d’après ce que l’on peut
lire de cette expérience de création rapportée par Pessoa c’est que
sa propre voix de poète (« orthonyme ») se manifeste à
partir de la voix du poète fictif Alberto Caiero qu’il considère immédiatement
comme son maître. «J’écris pour me parcourir[8]»
affirmait le poète Henri Michaux. «Je me suis multiplié pour m’éprouver[9]»
dit Alvaro de Campos. La parole de l’autre est découvreuse de soi.
Ecrire (pour) Pessoa, c’est s’effacer, pour se découvrir.
À bien lire la
relation de Pessoa sur l’événement, et à l’en croire, on constate
que les œuvres précèdent leurs « auteurs ». Avant les
« porte-parole », il y a une parole, une voix ou plutôt des
voix, qui réclament leur je. De ces je divers, naît un
« jeu » de création de personnages-poètes à partir
desquels Pessoa lui-même affirme sa singulière voix (voie) de poète.
Substitue-toi
toujours à toi-même. Tu n’es jamais assez pour toi. (…)
S’inventer autre permet à Fernando
Pessoa d’exorciser, de vivre, ou du moins d’exprimer, d’affirmer,
toutes les virtualités d’êtres contradictoires et frustrés qui
parlent en lui ; de se vivre lui-même comme un autre, pour se
vivre tout entier ; mieux, pour se réaliser dans
tous les sens du terme, car Pessoa est un poète en creux, à la
recherche de lui-même.
Les personnages-poètes
de Pessoa sont des figures qui n’existent que par la poésie à
l’image de leur créateur. Ce sont des voix qui disent chacune à leur
façon la vacuité de l’existence, la difficulté sinon
l’impossibilité d’être au monde et d’être à soi-même
autrement que par la création, la poésie, autrement dit, l’Art :
« La littérature, comme toute forme d’art, est l’aveu que la vie
ne suffit pas[11] ».
Il n’est guère surprenant que Fernando Pessoa ait reconnu dans le poète
« hétéronyme » Alberto Caiero, son maître (Ricardo Reis
et Alvaro de Campos l’ont identifié comme tel également) ; à
la différence des autres voix hétéronymes ou semi-hétéronymes
(celles de Campos et Soares tout particulièrement) qui sont souvent
celles de « l’intranquillité[12] »,
la voix de Caiero estcelle
de l’apaisement :
On peut parler de « théâtralité » à propos de
cette œuvre dans la mesure où il y a la présence de jeux de rôles[14].
Sans doute, « jouer » à être un autre, est-il un moyen nécessaire
pour ce poète fondamentalement lyrique, d’écrire et de se dire. Cet
« éclatement du moi », est la réponse paradoxale qu’a
trouvée Pessoa non seulement pour écrire, mais aussi pour
s’atteindre, pour se connaître, pour être à lui-même : « Pour se
sentir purement lui-même, chaque être doit se sentir tous les autres[15] »
écrit-il. « L’acteur est crée par les rôles[16] »
dit Sartre ; « Je » n’est pas sujet de Fernando
Pessoa : « je » se conjugue au pluriel
indissociablement avec le verbe créer ; autrement dit, « Je »
est une fiction qui s’invente ; ou pour mieux dire, « je »
s’invente par la somme de ses moi-fictions.
Dissolution de
soi et « dramaticité[17] »
du moi sont les marques (masques) du tragique pessoan qui résultent de
cette double impossibilité : être soi et échapper à soi.
L’aspect essentiellement fragmentaire de l’œuvre protéiforme de
Pessoa, et donc pour ainsi dire informe, traduit également cette
carence ontologique fondamentale dont se nourrit l’œuvre entière.
Mais cette « dramaticité »
du « je » pessoan répond également à des enjeux esthétiques.
Pessoa voulait dépasser cette poésie d’essence romantique qui ne
laisse entendre souvent que la seule subjectivité du poète, autrement
dit, une vérité du monde contingenté. Nietzsche (que Pessoa a lu) en
avait fait ce constat :
Nous
connaissons l’artiste subjectif seulement comme mauvais artiste et
parce que nous exigeons dans tous les genres et à tous les niveaux de
l’art, surtout et d’abord que l’artiste triomphe de sa subjectivité,
qu’il se délivre de son « moi » et qu’il impose silence
à toute volonté et à tout désir individuels et parce que sans
objectivité, nous ne pouvons jamais croire à la moindre création
artistique véritable. C’est pourquoi notre esthétique doit d’abord
résoudre le problème de savoir comment le « poète lyrique »
est possible en tant qu’artiste, lui qui, d’après l’expérience
de tous les temps, dit toujours « je » (…) [18]
Le problème posé par Nietzsche a
trouvé sa réponse chez Pessoa à travers l’hétéronymie qui
est l’expression lyrique d’un je de l’autre ; lyrisme
« objectif » en ceci qu’il est l’expression d’émotions
« sincères » mais exprimées « dans la personne de
l’autre[19] » :
« Par dramatisation de l’émotion j’entends l’élimination
de tout ce que l’émotion a d’accidentel et de personnel, afin de la
rendre abstraite – humaine.[20] »
Ils
[Caiero-Reis-Campos] représentent toute une littérature que j’ai créée
et vécue, qui est sincère parce que ressentie (…). J’ai placé une
conception profonde de la vie en chacun d’eux, différente chaque
fois, mais toujours capable de porter une attention grave à la mystérieuse
importance du fait d’exister.[21]
Si cette « dramaticité » du moi pessoan répond sans
doute à la cause première d’un « qui suis-je ? »,
elle correspond aussi à un désir faustien de comprendre le monde
au-delà du particulier et d’atteindre à l’essence de l’être, à
l’Absolu : « Être une autre personne est d’une grande
utilité métaphysique. Dieu est tout le monde.[22] ».
Il s’agit donc de se faire « multiple comme l’univers[23] »,
ou comme l’exprime Alvaro de Campos dans « Passage des heures »,
sorte de manifeste poético-éthique de :
Sentir
tout de toutes les manières,
Vivre
de tous les côtés,
Être
la même chose de toutes les façons possibles en
Même temps,
Réaliser
en soi toute l’humanité de tous les moments
En
un seul moment diffus, profus, total et lointain.[24]
« Substitue-toi à Dieu sans
vergogne. C’est la seule attitude réellement religieuse. (Dieu est
partout sauf en lui-même.)[25]. »
Saisir tous les aspects de l’existence, être au monde de façon totale
aura été cet impossible tenté par Pessoa.
« Un drame sans théâtre »
Fernando Pessoa n’a
cessé d’affirmer le caractère dramatique de l’œuvre hétéronyme.
Dans son projet de préface à un livre futur[26],
préface générale inachevée datant vraisemblablement de 1916 et qui
devait concerner les œuvres des hétéronymes Alberto Caeiro, Ricardo
Reis, Antonio Mora, Alvaro de Campos et Vicente Guedes, Pessoa écrit :
L’œuvre
dont voici le premier volume est une œuvre complexe et essentiellement
dramatique, même si elle assume des formes variées, et se présente
tantôt sous forme de textes en prose, tantôt sous forme de poèmes ou
de réflexions philosophiques.[27]
Nous pouvons lire également ceci dans
une lettre adressée à Joao Gaspar Simoes datée de 1931 :
« Le point central de ma personnalité, en tant qu’artiste,
c’est que je suis un poète dramatique[28] ».
Enfin dans une lettre adressée à Casais Monteiro datée de Janvier
1935 (soit quelques mois avant sa disparition), Fernando Pessoa écrit :
« Ce
que je suis essentiellement – sous les masques involontaires du poète,
du raisonneur et de Dieu sait quoi encore – c’est un dramaturge.[29] »
Ces différentes déclarations s’étalent sur près de vingt
ans ; de 1915, soit moins d’un an après la
« naissance » des hétéronymes, à 1935, année de la
disparition de Fernando Pessoa. On y lit la nécessité d’affirmer et
de réaffirmer auprès de ses correspondants et de ses éventuels
lecteurs, le caractère proprement dramatique de l’œuvre hétéronyme
et non seulement de sa genèse ; l’écrivain portugais est
conscient de toute évidence que son œuvre est difficile à appréhender
sous cet angle, ce qui requiert une sorte de mise au point constante de
sa part. Ce qui compte pour Pessoa c’est que l’œuvre hétéronymique,
cette « œuvre complexe et essentiellement dramatique[30]»,
soit lue comme un tout ; il nous suggère ainsi de ne pas lire les poètes
hétéronymes seulement pour eux-mêmes, mais de les entendre les uns
par rapport aux autres, comme les différents personnages d’un même
« drame ».
Caiero, Campos et Reis
ne sont pas des pseudonymes de l’écrivain portugais, ou de simples rôles
ou masques qu’endossait Pessoa pour se trouver ou se dépasser comme
artiste : ce sont des figures de poètes, des personnages avec des
attributs, une physionomie, une biographie :
Je
leur ai fabriqué des âges, des vies. Ricardo Reis est né en 1887
(…) àPorto, il est médecin
et se trouve actuellement au Brésil. Alberto Caiero est né en 1889 et
mort en 1915 ; il est né à Lisbonne mais a vécu presque toute sa
vie à la campagne. Il n’avait pas de métier et presque pas
d’instruction. Álvaro de Campos est né à Tavira le 15 octobre 1890
(…). Lui est, vous le savez, ingénieur naval (de Glasgow), mais il
est maintenant à Lisbonne en activité. Caiero était de taille moyenne
et, bien que réellement fragile (il est mort tuberculeux) ne paraissait
pas aussi fragile qu’il l’était. Ricardo Reis est un peu, mais très
peu, plus petit, plus corpulent, mais sec. Álvaro de Campos est grand
(1,75 m – 2cm de plus que moi), maigre et tend un peu à se voûter.
Tous sont rasés – Caiero est blond clair, yeux bleus, Reis vaguement
brun mat, Campos entre le blanc et le brun, un vague type de juif
portugais, mais les cheveux raides, avec une raie sur le côté, un
monocle, Caiero, je l’ai dit, n’a presque pas eu d’instruction –
juste l’école primaire ; il a perdu très tôt son père et sa mère,
et est resté chez lui, vivant de petits revenus. Il vivait avec une
vieille tante, sa grand-tante. Ricardo Reis, élevé dans un collège de
jésuites est, je l’ai dit, médecin ; il vit au Brésil depuis
1919, après s’être expatrié volontairement parce qu’il était
monarchiste. C’est un latiniste par l’éducation qui lui a été
donnée, et un semi-helléniste par ce qu’il a appris seul. Álvaro de
Campos a fait des études banales au lycée, puis il a été envoyé en
Ecosse pour y devenir ingénieur, d’abord mécanicien, puis naval.
Pendant des vacances, il a fait un voyage en Orient et en a ramené
« Opiário ». Le latin lui a été enseigné par un oncle de
la Beira, qui était prêtre.[31]
Les hétéronymes ne sont donc pas
simplement des voix désincarnées, ils ont été modelés par Pessoa
comme de véritables personnages ; des dramatis personae ?
Dans les anciennes éditions des textes théâtraux, rapporte Patrice
Pavis,
les
dramatis personae, personnages (ou masques) du drame », étaient
regroupés en une liste précédent la pièce. Il s’agissait de nommer
et de caractériser en quelques mots les personnages du drame, d’éclairer
d’entrée la perspective de l’auteur sur ses personnages et
d’orienter le jugement du spectateur.[32]
Nous savons l’importance des motifs
du voyage, de la mer[33],
dans la poésie d’Álvaro de Campos ; nous savons également que la poésie
d’Alvaro de Campos est influencée par le « futurisme » de
Marinetti. Ainsi n’est-ce pas fortuit si Pessoa fait de ce poète
portugais, un ingénieur naval expatrié à Glasgow : la profession
de ce « character » suggère un « tempérament »
poétique particulier qui le distingue radicalement des autres hétéronymes :
J’agis à coup de fer et de
vitesse, va et vient, démence,
rage
contenue,
Attaché au sillage de tous les rouages je tournoie, heures
ahurissantes,
Et l’univers entier de grincer, crépiter, s’estropier en
moi.[34]
La description du personnage de Caiero
est également significative de sa personnalité poétique ;
Caiero est un poète de la nature, contemplatif et « naïf » ;
il est selon les mots de Robert Bréchon l’« ennemi des subtilités
intellectuelles, (…) de l’inquiétude métaphysique[35] » :
Pessoa le décrit physiquement comme étant
« blond clair », avec des « yeux bleus » ;
ces traits, rares pour un portugais, sont allégoriques ; ils
traduisent l’idée de « pureté » et d’innocence qui
caractérise la poésie de Caiero. Pessoa précise par ailleurs que
Caiero n’a eu pour toute instruction que celle dispensée « à
l’école primaire » ; cette information suggère ici encore
une certaine innocence du poète, caractéristique de sa poésie.
Pour autant, peut-on
pour parler des hétéronymes comme de dramatis personae comme a
été tentée de le faire la critique Teresa Rita Lopes[37]?
Les dramatis personae supposent une pièce de théâtre ;
or, il n’y a pas de pièce de théâtre à proprement parler qui
mettrait en scène les hétéronymes. Alvaro de Campos parle de
sa vie et donc de son œuvre, c'est-à-dire de l’œuvre hétéronyme
de Fernando Pessoa, comme d’un « drame sans théâtre ou
d’un théâtre sans drame[38]
». Qu’est-ce à dire ?
Remarquons dans chacune
des expressions d’Alvaro de Campos la préposition « sans »
qui exprime à la fois l’idée d’absence et de manque mais aussi
celle d’exclusion ; ces expressions « miroir » très
proche dans leur formulation expriment deux idées concomitantes :
la notion de « drame sans théâtre » exprime l’idée
d’un « quelque chose qui suit son court » pour reprendre
une formule de Samuel Beckett, un « étant », mais qui
serait dissimulé au regard, in-visible, c'est-à-dire in-existant
(puisque le visible est une des qualités de l’existant).
L’expression « théâtre sans drame » suggère quant à
elle un spectacle du rien, du vide, de l’inexistence. De Campos-Pessoa
nous invite à penser sa vie, peut-être toute vie, peut-être le monde,
comme un « étant-inexistant » ; comme une fiction ? :
Quand
vous lisez Hamlet, vous ne commencez pas par vous convaincre que
cette intrigue ne correspond à rien de réel. (…). Quand on lit, on
cesse de vivre. Efforcez-vous maintenant d’y parvenir. Cessez de
vivre, et lisez. Qu’est-ce donc que la vie ?[39]
« Le monde entier est un théâtre[40] »
fait dire Shakespeare à l’un de ses personnages dans Comme il vous
plaira ; « We are such stuff as dreams are made on » (« nous
sommes faits de l’étoffe des songes[41] »)
dit Prospero dans La tempête. « La vie est un songe »
pour Calderon. « Toute la vie est un songe[42] » ;« Tout est théâtre[43] »
pour Fernando Pessoa-Soares :
« Plus
je contemple le spectacle du monde, (…) et plus profondément je me pénètre
de la fiction congénitale de tout, (…). Tout m’apparaît comme un
mythe, comme une fiction, rêvés parmi les ombres et l’oubli[44] ».
Du sentiment de l’irréalité du monde, Pessoa fait une œuvre
poétique qui emprunte significativement au théâtre ; car le théâtre
est le lieu du spectacle des apparences, de l’illusion. Cette lecture
du monde comme fiction se double par ailleurs du sentiment de la vacuité
de l’existence. Pessoa voulait réunir l’ensemble de sa production hétéronymique
sous le titre significatif de Fictions de l’interlude. Le mot
« interlude » renvoie au vocabulaire du spectacle.
L’interlude désigne un divertissement qui se joue entre deux parties
d’un spectacle ; l’interlude est un entre-deux comme le sont
les vies fictions de Caiero, Reis et Campos, ces étants-inexistants,
qui oscillent entre être et non-être. Les hétéronymes sont les
figures du vide d’un entracte qui se joue entre rien et rien. Seul
l’instant poétique (l’interlude), permet à ses figures d’ombres
et à Pessoa de feindre de se donner une certaine consistance
ontologique. L’hétéronymie, ce drame de l’in-existence ne pouvait
esthétiquement se déployer autrement que sur une scène de théâtre
intangible, simulacre du monde, pour donner toute sa puissance à ce
drame du dés-être dont Pessoa fut le
théâtre, l’acteur et le spectateur.
[1]
PESSOA, Fernando, Fragments d’un voyage immobile, Rivages,
Paris, 1990, p. 95.
[2]
BRECHON, Robert, Fernando Pessoa, le voyageur immobile, aden,
2002, p.17.
[3]
Pascal Dethurens pour sa part avance le chiffre de 75 auteurs :
in Pessoa, L’œuvre absolu, Les éditions Infolio, 2006,
p.13.
[4]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, pp.153, 154.
[5]
BLANCO, José, « lettre à Casais Monteiro datée du 20
Janvier 1935 », op.cit., p.303.
[6]
Cité par Richard Zenith, in Le livre de l’intranquillitté,
de Fernando Pessoa, Christian Bourgois, Paris, 1999, p.16.
[7]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, pp.153-156.
[12]
Titre d’un des ouvrages majeurs de F. Pessoa, O livro do
Desassossego, (le livre de l’Intranquillité) est le livre de « l’anxiété et de l’incertitude »
selon Pessoa : cf. PESSOA, Fernando, Le livre de l’intranquillité, Christian Bourgois, Paris, 1999,
p.551.
[13]
PESSOA, Fernando, Le Gardeur de troupeauxet autres poèmes
d’Alberto Caeiro, Poésie/Gallimard, Paris, 2000, p.73.
[14]
Cf. UBERSFELD, Anne, « théâtralité », in Les
termes clés de l’analyse du théâtre, Le Seuil, Paris, 1996.
[15]
PESSOA, Fernando, Le chemin du Serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, p. 342.
[16]
SARTRE, Jean-Paul, Un théâtre de situations, « l’acteur »,
coll. Folio-Essais, Gallimard, Paris, 1992,p.222.
[17]
Expression de José Augusto Seabra in Fernando Pessoa ou le poémodrame,
Les éditions José Corti, Paris, 1988.
[18]
NIETZSCHE, Friedrich, La naissance de la tragédie, coll.
10/18, Christian Bourgois, Paris, 1991, p.54.
[19]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, p.146.
[20]
PESSOA, Fernando, ibid., p. 101.
[21]
PESSOA, Fernando, ibid., pp. 146, 147.
[22]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, p. 73.
[24]
PESSOA, Fernando, « Le passage des heures », Alvaro
de Campos, Les grandes odes, Œuvres poétiques,Bibliothèque
de la Pléiade, Gallimard, Paris, 2001, p.283.
[25]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois,
Paris, 1991, p. 74.
[26]
PESSOA, Fernando, ibid., pp.172-179.
[27]
PESSOA, Fernando, ibid., p.175.
[28]
PESSOA, Fernando, « lettre à Joao Gaspar Simoes », in
BLANCO, José, op.cit., p.279.
[29]
BLANCO, José, « lettre à Casais Monteiro datée du 20
Janvier 1935 », op.cit ; p.309.
[30]
PESSOA, Fernando, Le chemin du serpent, Christian Bourgois, Paris,
1991, p.175.
[31]
BLANCO, José, op.cit., p.304.
[32]
PAVIS, Patrice, Dictionnaire du théâtre, Armand Colin, Paris,
2002.