Le Nouveau recueil

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L’INDÉCISE EXACTITUDE DE LA TERRE :

ESTHER TELLERMANN

 

par Michaël Bishop

                                                                                      C’était une histoire inannoncée

                                                                              face aux trois Dieux.

                                                                             Ô jour d’innocence

                                                                              où nous nous avisions

                                                                               Et fûmes proférés

                                                                                                        (TE, 7)[1]

          Depuis ses débuts, avec Première apparition avec épaisseur (1986) et Trois plans inhumains (1989), jusqu’à ses derniers titres, Guerre extrême (1999), Encre plus rouge (2003) et Terre exacte (2007), l’œuvre poétique d’Esther Tellermann déploie les paradoxes de ses modes et manières hésitant entre concision et gnomisme, justesse et indécidabilité, affirmation et inaccès.[2] Règne partout une fragmentation expressive qui, tout en cherchant à dire, génère blocage et aporie. Le mode citationnel, qui semble installer le dire dans la certitude du préétabli, ne parvient à démontrer que le fait d’un dit multiple, parallèle, sans preuves à l’appui, peut-être même vide de substance. Le manque de contextualisation qui caractérise les textes des différents recueils impose le flottement d’une impuissance synonyme aussi peut-être de pudeur. Si les impératifs abondent, signes d’une urgence et d’un désir manifestement sentis, ils s’égarent dans ce flottement, comme dans le jeu des pronoms et identités jamais stabilisables. Les allusions énigmatiques, parfois même ésotériques, tout en situant le poème dans une ontologie intimement et richement méditée, problématisent un accompagnement obligé de se contenter de pertinences elliptiques, virtuelles, à jamais à venir. Le style pseudonarratif, qui paraît compenser cette pure virtualité et qui pousse à attendre patiemment dénouement et révélation, s’avère impuissant à offrir ceux-ci : tout est mouvement vers, sans aboutissement, l’élégiaque résistant d’ailleurs, et puissamment, à toute éclosion d’un aspect visionnaire se profilant cependant à un horizon nécessairement affectif, logiquement troué.

           Terre exacte reste cependant fermement ancrée dans la nécessité – le premier vers de la première de ses quatre sections l’affirme : ‘Pense / aux roues lentes / au cœur d’un monde’ (TE, 13) – de penser l’insertion de l’humain dans l’énigme de l’ontos. Penser : aucune acceptation fatiguée, aucune résignation, plutôt un besoin incessamment ressurgissant de méditer notre être-au-monde, non pas de le conceptualiser de façon platement rationnelle, mathématisable, mais de le vivre sur un mode de réflexion oblique, indirecte, ce que confirme la métaphore des roues, des mécanismes, de l’ontos lentement s’élaborant selon une logique autrement logique et telle que l’expérience d’ici et maintenant autorise à la connaître. Penser, mais sur le mode d’un implacable questionnement – que pourtant ne mine jamais un cynisme désabusé –, et, là encore, le poème liminaire désambiguïse, car il ne s’agit jamais – ce que tous ces modes déjà notés confirment en effet – d’arguer à partir d’un savoir fixe ou même fixable (d’où le défi du poème, pour Tellermann, pour nous, lecteurs et lectrices) : ‘Qui encore porte / vos cheveux / fait tissu? / Quelle eau fractionne / l’apparence / et devient telle / que nous l’avons vidée?’ (ibid.). Interroger, ainsi, sur le mode d’un non-savoir, d’une non-prétention, sur le mode de ce ‘silence sur les prophéties’ (TE, 131), c’est faire face à cela qui n’a peut-être pas de visage repérable[3], c’est aller dans le sens de l’aveuglant, mais d’un pressenti simultanément, d’un désiré également, où, d’ailleurs, une réciprocité méditative est conçue : ‘Je t’ai pensé afin que tu me penses’, lit-on dans la deuxième section s’intitulant ‘Psaume 9’ (TE, 124), et, dans la troisième section, ‘Un nom d’homme’ : ‘Toi-même au milieu / de moi / corolle perceptible’ (TE, 223). Penser, c’est aussi, chez Esther Tellermann, il faut y insister, contempler depuis la terre, c’est braquer le regard sur celle-ci, lucidement, impitoyablement et avec compassion à la fois, c’est chercher à com-prendre, à étreindre ce qui est, le prendre dans ses bras, être avec sa troublante totalité, saisir et vivre l’autre-de-soi-même. Penser, c’est ainsi un geste éthico-spirituel, s’accomplissant sans récompense, sans certitude, espérant installer ici ‘le vert du rêve’ d’un au-delà incarnable, non pas simplement transcendant, car il n’y a pas de fuite ici, au contraire une étreinte potentiellement transmutatrice dans le seuil de ce que nous sommes, ne sommes pas, dans le seuil, c’est-à-dire, de l’ouvert de l’ontos.             

          Dire, écrire-penser le poème, exige, on le comprend, une plongée au cœur de ce que, ontologiquement, nous avons été, sommes, et n’avons pas été, ou très peu. Dire, pourtant, ne se satisfera pas d’investir ‘le lieu habité / du dit’ (TE, 26), de rester ‘sur le bord / du dit’, comme Tellermann écrit dans la première section de Terre exacte, ‘Du dit jamais’ (TE, 30) : le dit cherche à opérer une coïncidence avec le Dit, de s’installer ‘encore plus près // du Dit’, comme elle l’affirme (TE, 28), ne sachant pas nommer autrement la face secrète du dire cherchant convergence et non-différence par rapport à l’indicible, aux mécanismes de son articulation. Le défi est immense, impossible à relever, semble-t-il, car la pression de cette conscience obsédante de ‘ce que nous sommes’ (TE, 18, 23, 30) rend douloureuse la mission de l’autre de notre pratique de l’ontos – car terriblement insuffisante reste la simple notion de la transformation de celui-ci, même si sa conceptualisation intuitive reste fondamentale : la contemplation, la pensée menant le jeu du faire, de l’action. ‘Ce que nous ne sommes pas / Ce que nous ne sommes pas, affirme Heather Dohollau dans Matière de lumière, Est ce que nous sommes’[4]; et c’est précisément ce genre d’inversion de notre ontologie apprise, contraignante, réductrice, que le poème, le dit, d’Esther Tellermann, lentement, mais sûrement, vise à exécuter. ‘Brûle[r] noire, dira-t-elle à la fin de la première section, afin qu’ils soient lumière’ (TE, 80) : le dit, non pas comme site d’un sacrifice de soi, d’un suicide favorisant la renaissance de l’autre, mais plutôt ce ‘noir sur blanc’ mallarméen, mais accompli hic et nunc, pour notre hic et nunc, ressuscitation, certes, mais sans tombeau et sans cet esthétisme meurtrier quoique spirituel jugé nécessaire à celle-ci : l’action du poème est une éthique relationnelle, non pas un lieu où déplier les scintillants prestiges de son hermétisme relatif, même si celui-ci véhicule les beautés compactées de l’âme.

          Les appels et les murmures qui, si subtilement, si délicatement, dynamisent le lieu du dit tellermannien cherchant à se muer en Dit, posent à la fois implicitement et parfois explicitement la question de la croyance, par rapport au visible, par rapport à ce qu’on dit du visible, par rapport à ce que l’on  peut rêver et qui reste invisible. Le poème se trouve, naturellement, au cœur de cette question, ne peut s’esquiver, donc l’assume. ‘Avant ils ont cru, lit-on dans la première section, / croyaient     avaient / cru   croient     encore /      avec demain / pour cible / à une roue   à / un champ d’étoiles   à / qui sait   il /     vient     est venu / viendra     sur le clair //                 commence’ ( TE, 31). Si, ainsi, lire les signes de ce qui est, ce qui semble être, les signes du vu, reste essentiel; si nommer semble s’imposer comme une conséquence logique selon de telles évidences; si l’acte d’‘attester’ revient comme un leitmotiv affichant une logique inaliénable, il faudra souligner que penser la logique du lire-nommer-attester est un acte subsumé par l’invisible que présume le croire : tout s’articule sans garantie aucune, tout reste de l’ordre d’une theoria pure, tout est miroir de ce flottement qu’effectivement théâtralise le poème de Tellermann, celui-ci n’étant que pro-jet, affectif, librement subjectif, avancée spéculative et spéculaire, fragile et provisoire témoignage du ‘gibier sous le cantique’ (TE, 79), de ces ‘éclats de sel et de sable / [qui] ont brouillé la figure des Dieux’ (TE, 250), de, au maximum, peut-être, ces quelques ‘dieux sur les champs de mine’ (TE, 78), présences  qui persistent selon les termes de l’intuition d’une précaire et provisoire croyance, d’une pensée, d’une contemplation transperçant le flagrant: d’une action-dans-le temple-avec ce qui reste, à la fois suspect, car imperceptible, et réel, car voulu, de sa gloire imaginable.     

          Ce qui nous laisse où, exactement, sur notre terre? Tantôt avec ce sentiment, comme le déclare Tellermann dans les premières pages de ce dernier livre, de ne ‘rien [avoir] / entre les dents / rien / sous la paupière / vers l’intérieur / rien / […] / rien / que le bleu pensable / jaune    faisant obstacle // et le noir de l’image’ (TE, 25), ce noir qui peut donner l’impression que ‘je prononce / ton nom / je prononce / pour rien’ (TE, 122). Ce rien qui semble être le blason même des violences qui abondent, ‘écorchures’, ‘yeux mitraillés’, ‘hommes pourrissants’, persécutions de toutes sortes, ‘chute sanglante des Dieux’, et cette ‘désespérance’ qui en découle (cf, ET, 53, 64, 92, 117, 146, etc.). Si ‘écouter les mémoires’ (ET, 69) consiste à puiser dans les trop rouges viscères de nos attristantes archives, on comprendra la logique, sans doute aveugle et sans doute toujours fragilisée par les images aujourd’hui incessamment télévisées de l’autre devenu soi-même, d’une méditation orientée dans la mesure du possible vers un ontos à inventer. Car le risque de succomber à la démence, déjà trop ambiante, est réellement vécue, ici, dans Terre exacte, mais aussi ailleurs dans cette œuvre tensionnelle, très délicatement équilibrée : ‘j’ai mangé dans l’assiette du fou’, n’hésite-t-elle pas à affirmer dans la dernière section (TE, 243). Rien d’étonnant si Richard Blin parle ici d’une ‘liturgie de l’extrême pour dire toute la difficulté de l’être-avec’ (note 1). Et Jean-Marie Perret, ne parle-t-il pas de la multiplicité des voix qui hantent Tellermann, et qui, sans doute, risquent d’exposer aux schismes psychiques, à une sorte de pseudoschizophrénie.

          C’est ainsi que, malgré tout, face à tout le visible, toutes les flagrances du monde, il faut faire ‘comme si’ : ‘dis plus lentement, se suggère-t-elle, / comme si / rien n’avait / crié   rien n’avait / flétri   rien’ (39); et ailleurs, toujours dans la première section, ‘Du dit jamais’, plus elliptique, plus subtil, un autre impératif incite à se risquer dans sa propre invisibilité : ‘Entre comme si / nul n’entrait’, lit-on (TE, 64).[5] Le royaume du comme si, celui de la pensée, de la contemplation, celui de ce ‘songe [que j’ai fait]’ (TE, 118; cf. 66), c’est certes celui d’une construction pure de l’imagination, mais toujours à l’état de veille, pleinement consciente, lucide, vigoureusement quêtante, quoique frôlant le mystique, c’est-à-dire ici le secret, l’intuitif, l’à peine justifiable qui est quand même vu, vécu virtuellement. (Flaubert, ne disait-il pas : ‘je suis mystique au fond et je ne crois à rien’?) Le songe tellermannien correspond à cette difficile équation du désir et de tout ce qui s’oppose à sa réalisation : ‘Dors, se dit la poète-narratrice dans la deuxième section de Terre exacte intitulée ‘Psaume 9’ – ‘Dors / en désirs moissonnés / et dans l’angle contraint’ (TE, 87). Le désir, c’est la ferveur motivante de la pensée, cela qui ose espérer transformer l’invisible, l’apparemment absent, en vu, en présence[6]. ‘Ô veuillent / encore venir à ma prunelle / des yeux          des humus /       des constellations’, écrit Tellermann dans ‘Jour jaune’, titre de la troisième section de Terre exacte, où elle explique aussi que cette énergie du désir lui permet de ‘plante[r] dans ta langue / le drapeau à prières’ (TE, 189). À bien des égards, penser ainsi, faire ‘comme si’, désirer, voici la tactique de ce commencement-recommencement périodiquement évoqué dans le recueil : c’est l’acte purement virtuel, mais puissamment prometteur, qui découle de la conscience que ‘tout est à redire’ (TE, 205) et que l’on peut, si l’on veut, veut le penser, ‘redi[re … / …] le cours’ (TE, 90). ‘Cherche[r] la rumeur des icônes’, comme Tellermann caractérise sa quête (TE, 127), ce n’est pas réinstaller un culte vieilli, de poussiéreux stéréotypes démodés; c’est pousser le songe à découvrir cette musique, cette langue, cette image de l’incarné qui correspond à ce qu’elle appellera aussi ‘le mot des profondeurs’ (TE, 107), qui n’a pas encore de nom, ce ‘nom d’homme’ qui n’est, d’ailleurs, qu’‘un nom d’homme’ : titre de la dernière section de Terre exacte, titre qui implique toute la relativité assumée du geste tellermannien, de sa vision même, ceci malgré son intensité, sa persistance, ce réel et authentique désir d’‘abreuve[r] l’autre d’une parole pleine’ (TE, 76).

          Aller dans le sens de ce songe, cette pensée, ce désir, c’est reconnaître, voyant sans vraiment voir, croyant voir, que ce qui s’offre comme manifestation, phénomène, symptôme, reste partiel et partial. ‘Chaque esprit a son téléscope’, dit quelque part Diderot.[7] Nous attend, nous guette, si on s’y ouvre, ce que Tellermann appelle ‘la part inondée / du signe’, d’un signe, d’ailleurs, ‘qui enfle’, comme elle ajoutera (v. TE, 148, 158, 197) et qui, naturellement : rien de vraiment mystique, peut-être, reste simplement à sonder (cf. TE, 148). Un tel geste, ceci dit, et inévitablement, ‘cogne au nœud d’infini’, comme dira la poète-narratrice, toujours dans la deuxième section de Terre exacte (TE, 143): là où on croyait discerner un monde clos, pris dans les contraintes de ses apparences, on redécouvre un univers ouvert, indéfiniment faisable, pensable, créable. Le livre devient ainsi trace des apories vécues, conçues et, simultanément, ‘ode / à ce qui n’est pas encore’ (cf. TE, 217, 28, 223), livre futur, livre de l’autre, d’un autre livre, futur, de cette ‘chose à naître’ que celui qui s’écrit préconise (TE, 159), livre d’assentiment ici et maintenant et livre de ce ‘désormais’ cher à Tellermann, où le ‘lieu [est à élire]’ (TE, 152). Et même, dans cette optique, le ‘jadis se dresse / hors du mourir’ (TE, 219) : les archives se dissolvent, dirait-on, au cœur de l’infini auquel on dit oui, du sein même de la finitude, de l’instant. Terre exacte s’élabore ainsi en tant qu’‘ébauche’ : il n’y aura peut-être pas de livre futur, et il ne pourra y avoir de livre définitif : ébauche, essai, pro-jet, un commencement sans possibilité d’exécution jusqu’au bout; mais ce qui est esquissé – pensé, faut-il insister, désiré, imaginé – ‘hisse un unisson’, affirme Tellermann, ébauche qui ‘restera //     ébauche //   elle    restera’ (TE, 186). C’est sans doute selon cette perspective que l’on peut envisager ce refrain qui se fait de plus en plus entendre dans les dernières pages du recueil : ‘promesse [me sera accordée]’, ‘réponse      va / venir’ (TE, 242 et 190, et cf. 221). L’ébauche s’avère ainsi mouvement de l’esprit vers le désiré, texte prospectif d’une réalité vécue sur le mode du psychiquement caressé.

          Impossibles à déchiffrer avec stabilité, assurance, les équations que génèrent si elliptiquement, de façon si richement allusive, les poèmes de la dernière section de Terre exacte. Et pourtant claire et transparente est la musique de l’amour que chante la poète-narratrice : ‘baise la bouche, lit-on, / du persécuté’(TE, 227), ou du lépreux ou des putains si facilement décriées, calomniées (cf. TE, 221, 231). Chant pseudo-illogique, car puissamment tourné vers l’autre que nous semblons, voulons même, ne pas être, chant du discrédité, du mal, tels que ces termes nous permettent de diviser l’unité du monde, et, en plus, de séparer celui-ci de cela qui, d’habitude inconçu, et souvent difficilement concevable, le soulève, le possibilise. Claire et resplendissante également cette ‘joie / pour celui qui erre dans ta couleur / retrouve les yeux d’ambre / que le liquide avait éteints’ (TE, 247), joie qui reste là, souvent masquée, fragmentée quoique éparpillée comme le paradis de Novalis sur la face de la terre, n’offrant que les énigmatiques ellipses d’une pourtant réelle et réellement pensable faisabilité. Et ce blason qu’est pour Esther Tellermann le psaume – les références sont multiples et le titre de la deuxième section est ‘Psaume 9’ –, faut-il y voir un ancrage solidement biblique, ou un geste s’en inspirant peut-être mais librement, très, le psaume devenant chant, prière, poème faisant partie d’un cérémonial ici personnalisé, intériorisé, hymne, à la fois lamentation et supplication, action de grâce parfois même, implicitement ou explicitement, jamais traduction ou paraphrase des psaumes attribués au roi David, même si certains des psaumes de Terre exacte sont numérotés et ainsi peut-être référencés : 1, 8, 9, 10, 12, 13. Une rapide lecture comparée – ce n’est pas le moment de chercher à aller plus loin – révèle certaines insistances convergentes : la notion de l’éternel; celle, plus complexe, du nom, humain ou divin; celle, là encore complexe, du jugement, et là encore ou humain, relatif, ou divin, absolu, notion de jugement prise en même temps dans l’équation de la compassion et, plus étonnamment, d’ une ‘allégresse dans le cœur’ (P 13 : 6). Chez Esther Tellermann, cependant, la notion de méchanceté, celle de vengeance et de punition exercées contre les foisonnantes violences de la terre, de telles notions, qui reviennent assez abondamment dans certains psaumes, et même dans ceux qui semblent être évoqués – de telles notions s’effacent, s’adoucissent, baignent dans une étrange et compatissante atmosphère d’innocence primordiale. L’énorme complexité des sentiments entretissés de Terre exacte, et surtout ce refus d’emblématiser l’apparente ‘négativité’ de notre incarnation dans une optique punitive pourrait nous inciter à y voir des affinités avec certains aspects de l’œuvre, à titre d’exemple, de Baudelaire ou même de Nietzsche, mais le ‘pessimisme dionysiaque’[8] de celui-ci et à la fois l’esthétisme transcendant et le pseudo-satanisme dandyste de celui-là ne coïncident pas avec la compassion et la pureté du désir de Tellermann, ni avec la sobriété et pourtant l’intensité discrète et compactée de ses urgentes méditations, qualités qui incitent à lire le lyrisme de l’auteure de Pangéia, Guerre extrême et Terre exacte dans l’optique des analyses du poétique contemporain faites par le poète-philosophe Jean-Claude Pinson – dans, par exemple, son dernier livre, À Piatigorsk, sur la poésie.[9]

          La ‘terre exacte’ : mots qui reviennent comme une obsession ici, dans ce dernier recueil, et qui semblent vouloir délimiter les vérités de ce qu’une de mes collègues a choisi, très joliment, et perspicacement – même si je n’ai pas eu l’occasion de lui en parler –, d’appeler ‘l’écoumène’[10] : espace habitable de la surface terrestre, nous confirment nos dictionnaires. La terre comme elle est; ‘comment c’est’, nous dit Beckett, qui, à son tour – relisez les dernières pages de Molloy pour vous en convaincre[11] –, ne peut s’empêcher, même si avec une ironie perçante, de préparer ses listes de questions à poser au divin; la terre zolienne, peut-être, figée dans ses déterminismes durement théorisés et crus[12]; ou la terre bretonienne, avec son ‘certain point de l’esprit’ permettant de pousser plus loin que la perception rationalisée du contradictoire?[13] Inutile de dresser une liste intertextuelle, malgré ses fascinations[14]. Plutôt, la terre humaine d’abord, loin des ailleurs et là-bas, plongée, certes dans une contemplation de l’éternel tel que Yves Bonnefoy peut voir celui-ci comme présence éphémère offerte sur le mode ‘de l’eternel que l’on goûte’[15], mais terre de nos incarnations, terre d’‘odeur humaine’[16]. Et, si elle est ‘exacte’, est-ce, malgré nos protestations, qu’elle est faite avec soin, minutieusement, scrupuleusement? Est-ce à dire qu’elle arrive à l’heure qu’il est, selon sa logique temporelle, vraie, absolue, mais temporaire? Conformément, ainsi, au devenir de ses vérités autoinhérantes, non pas fatales, mais à jamais nées, renées de la précision, de la justesse de ses élaborations librement choisissables, même si enveloppées dans des forces – celles d’un Tout qui n’a pas que ce ‘nom d’homme’ que cherche incessamment à prononcer la poète-narratrice – des forces infiniment possibilisantes qui aveuglent et attristent, mais qui, aussi, éblouissent, étonnent et élèvent, poussent à s’élever? Exactitude indécise, interrogative, offerte pour que l’on puisse la penser, indéfiniment, mais, peut-être, comme la rose d’Angelus Silesius, n’ayant besoin d’aucun ‘pourquoi’[17].

 

Michaël Bishop

Université Dalhousie (Canada)



[1] Terre exacte, Flammarion, 2007.

[2] Tous ces titres paraissent aussi chez Flammarion. J’attire aussi l’attention sur certains essais critiques consacrés à l’œuvre d’Esther Tellermann : Richard Blin : Terre exacte, in La Matricule des anges, no. 084 ; Patrick Née : Esther Tellermann, Une odeur humaine, in Études sur le temps lyrique, dir. Jean-Michel Maulpoix, Farrago / Léo Scheer ; Michaël Bishop : Esther Tellermann, in Contemporary French Women Poets, vol.1, Éditions Rodopi ; Jean-Marie Perret, Esther Tellermann et le moment du voyage, in Bleu de paille, 25. vii. 2006. On lira également l’entretien de F. Rannou avec Esther Tellermann, dans La Rivière échappée, no. 12.

[3] Richard Blin parle d’un ‘infigurable’ qui pousse, incite, attend (note 1).

[4] Voir Matière de lumière, Bédée : Folle Avoine, 1985.

[5] Lire l’œuvre de Michel Deguy, c’est orienter la méditation du ‘comme si’ dans l’optique du rapport de ‘l’être-comme’ du mot à l’ontos des choses et des événements.

[6] Patrick Née, ceci dans le contexte du récit Une odeur humaine, parle d’un immense ‘drame du désir humain’ cherchant son langage (note 1).

[7] Dans les Pensées philosophiques, XXIV.

[8] Voir Le gai savoir, livre cinquième, 370.

[9] Aux Éditions Cécile Defaut, 2008.

[10] Dans une communication d’Adelaide Russo faite à Washington lors du Colloque sur les études françaises et francophones des 20e et 21e siècles, mars 2008.

[11] Voir l’édition accompagnée de l’essai de Jean-Jacques Mayoux : Minuit, 1994, p.226-228.

[12] Voir, par exemple, la préface à la deuxième édition de Thérèse Raquin.

[13] Voir le Second manifeste du surréalisme.

[14] Cf. l’essai de Patrick Née (note 1) sur L’odeur humaine où la vaste gamme des allusions intertextuelles à l’œuvre dans ce récit est finement évoquée – gamme s’élaborant sans doute spontanément, impulsivement, sans aucune volonté d’orchestration esthétisante : la préoccupation reste, comme l’affirme Patrick Née ‘d’ordre onto-psychique’. Jean-Marie Perret souligne à son tour (note 1) à quel point il ne s’agit nullement chez Tellermann de ‘subordination à une doctrine, qu’elle soit de Blanchot, Barthes ou Mallarmé’, et l’élaboration de Terre exacte ne trahit nulle trace consciemment imitative, les affinités surgissant selon une logique génératrice loin de toute planification structurelle : la ‘grammaire’ du poétique ici est palpablement instinctive, quasi aveuglément transformationnelle, sans doute orientée par ‘l’ordre onto-psychique’ toujours renaissant, ce ‘moment du voyage, dit Tellermann, où la poésie se donne’ (note 1, entretien).

[15] Cf. Du mouvement et de l’immobilité de Douve, Gallimard, ‘Poésie’, 1970, 37.

[16] Cf. Esther Tellermann, Une odeur humaine, Éditions Farrago / Léo Scheer, 2004.

[17] Cf. La nuit de la substance de Salah Stétié (Fata Morgana, 2007), 52.