Le Nouveau recueil

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L’image minérale ou la Chine intérieure : Cheng / Zhang-Ke

Entre-deux pierres : rumeurs et résistance .

par Sylvie Besson

 

(Cet essai de Sylvie Besson prolonge l'entretien que nous avions publié dans le numéro 86 du Nouveau recueil entre François Cheng et Nicolas Tabuteau. )

     En Chine, la nature est le reflet de l’âme, mouvement ou souffle de l’esprit, elle n’est pas un décor, mais la part vitale de l’esprit, le mystère de la beauté ou l’effroi de celle-ci incarne ce que l’esprit porte en lui de secret et de nostalgique. La poésie de François Cheng restaure en ce sens une familiarité perdue ; la maîtrise de l’écriture poétique, de l’image, ce que lui-même nomme les rythmes de l’Entre, sont comme une matérialisation de la pensée ; il s’agit, en effet, de transmuer l’insaisissable en un corps de paroles solides comme la roche, dans un mouvement de ferveur et d’engagement de tout l’être devant la beauté du monde, qui n’est beauté que parce que le poète a le pressentiment d’images encore cachées derrière elle : « Derrière les yeux, le mystère / D’où infiniment advient la beauté / D’où coule la source du songe / Bruissant entre rochers et feuillages ». L’infini  minéral est alors  « le va et vient entre ce qui s’offre et ce qui se cherche », entre ce que nous accueillons des choses, dans leur solidité, et ce que nous découvrons des êtres tels qu’ils surviennent à travers elles, plus fragiles dans leur finitude. Ainsi, pour F. Cheng la beauté est partout permettant à celui qui sait la regarder de capter l’instant et de se retrouver en accord avec le monde : « Nous sommes l’instant / En nous jaillit le jour / Chaque fois / pour la première fois ». Le regard que le poète porte sur les choses permet d’apporter une lumière supplémentaire, un sens et une résonance à l’âpreté du monde et de mieux appréhender nos élans et nos désirs irrépressibles. On relève ainsi chez F Cheng, ce qui est somme toute lié à sa culture, le jeu d’oxymores récurrents emmené par des métaphores saisissantes et incandescentes : « Apprends-nous nuit / A toucher ton fond /A gagner / le non-lieu / Où sel et gel / échangent leurs songes /où source et vent / Refont un » ; Il s’agit certes  de voir au-delà des apparences, au-delà du vide, mais de plonger davantage dans le dedans du réel afin de permettre à l’être de se réconcilier avec ce qu’il a toujours connu du monde afin de ne pas s’enfermer dans l’opacité de l’illusion. C’est ainsi que la peinture chinoise, la calligraphie dont parle si bien F.Cheng, ne sont qu’une même forme d’expression poétique susceptible d’éduquer notre regard et d’éveiller notre conscience à l’harmonie du monde

     Voilà pourquoi les noces du roc et de la racine, du minéral et du vivant habitent l’œuvre du poète, dessinant véritablement un territoire ou une géographie d’instants à la fois rares et fragiles. La pierre si mouvante, faite de rumeurs et de murmures, devient, pour l’être, la promesse d’exister en soi, en «  fixant la sûre demeure de l’instant ». Les poèmes disent la fragilité de cet instant aussi solide que la pierre, la fugacité de notre passage aussi indestructible que le roc, l’impermanent se lit à même cette pierre métamorphique et unique : « ...passent les métamorphoses / Gemmes de grenade / Rubis de paon / Agates et améthystes / de dix mille aurores… » . La méditation se fait autour de la pierre, du galet au météore, le chant s’empare de la part universelle du rocher, évoque les pierres philosophales et tombales, le simple caillou ramassé au cours d’une promenade,  les minéraux fascinantes et maudits et les stèles érigées par les hommes; la pierre se décline alors à l’infini et prend sa mesure jusqu’à l’immense, dépassant celui qui l’observe, acquérant autant de gravité que de légèreté. Ainsi l’être est rendu à ce qu’il est, un regard dont l’infini est à même la terre.  Le rocher semble comme suspendu puisqu’il est, par la plume sensuelle du poète, aussi nécessaire à l’homme que l’arbre céleste, il peut, à défaut de l’arrêter, ralentir le temps, le poète extirpant  l’ingratitude qui se niche au  plus profond de la roche afin d’en faire un déploiement vivant de lave et de fluidité : « Lave et phénix ne feront qu’un ».

   La pierre apprend la patience et l’humilité à celui qui ne fait que passer, mais renouvelle aussi en lui une présence qui dilate le temps et lui donne la certitude d’être bien là, dans l’instant vécu. Le microcosme minéral est alors une concentration de toutes les forces du macrocosme ; de tous ces feux de pierre, de tous ces rocs obscurs et lumineux, naît le mariage cosmique du ciel et de la terre, de l’émerveillement  et du désastre, du silence et de la lumière : «Gouffre de peur, d’effroi / Abîme de douleur / sans fond le mal / à ciel ouvert /à terre  fendre // Au plus fort du carnage / Qui d’autre, jusqu’au cœur  /peut le sonder / sinon ce  cœur/ de chair, de pierre   Nôtre ? ». Méditant inlassablement sur la pierre qu’on ramasse, sur ce qu’il vient de découvrir à l’intérieur de celle-ci, le poète interroge le chemin qui reste encore à parcourir afin de respirer simplement, de regarder humblement ; l’image est alors comme une polyphonie à l’intérieur de la monotonie de l’être agrippé  au monde, tout réapparait à l’intérieur de la vue, l’œil devient paysage : « Blanc rocher aux mousses caressantes / Blonde source prête à la cascade / Le vert venu des profondeurs terrestres / offre ici l’instant mûr pour l’avènement ». Cet univers de pétrification jaillissante incite à une méditation sur le passage, à une réflexion sur les métamorphoses, et permet de faire advenir l’homme, de franchir des seuils comme de superbes épiphanies composées de diamants, d’or, d’argile, d’émeraude, de cristal, de silex ou de jade ; le langage est comme saisi par ce paysage où les rochers, par un jeu d’inversion, finissent par nous regarder, tout se recompose en un monde amoureux du réel ; la sensation épiphanique provoquée par l’essence mystérieuse des rochers, est comme un mystère porté de la forme, comme une proximité du sacré dans le profane, ce condensé subtil de réel et d’imaginaire, de permanent et d’incertain ; si la pierre guide par son étincelante rumeur, mémoire du passé et retour aux origines, la roche fêlée, de son côté, ravive le chant en redonnant vie à l’informe, en brisant au creux de l’impénétrable ce qu’il y a de permanent, la mer peut s’y engouffrer comme le sang circule dans un corps : « A l’extrême de l’automne / Nous parviendra encore / mêlé de mousses et de lilas / L’écho de la cascade / Ravivant le sang / ravivant le chant / Au creux de la roche fêlée » ; entre les murs, se tissent des toiles éphémères, rappelant qu’au cœur des pierres, surgit le secret de la vie, vie légère entre terre et ciel, vie lézardée, brisée ou fissurée par le temps, vie qui perdure au-delà de nous et que nous pouvons vivre, intensément, jusque dans le silence de cette même pierre. L’homme saisit alors la grâce de vivre puisque dans l’ombre immobile des rochers naissent les murmures crépusculaires et les promesses de l’aube ; le souffle du rien et du vide passe au-dessus de celui qui voit ce monde de l’intérieur, ou qui sait le faire résonner par sa parole minérale : « Ouvre les rochers de la profondeur / Le vallon s’écoute et entend l’écho / D’immémoriaux battements de cœur ». L’errance de l’être devient son royaume érigé dans la pierre, ou plus précisément entre les pierres qui se diffractent comme le paysage intérieur de l’homme. La pierre est éclat d’être, désir de beauté, de souffle organique. Tout se voit relié, « la vie advient comme la mort », et une révélation, une apparition inaugurent la promesse d’instants autres à vivre. La finitude n’est plus source d’angoisse car dans le chant du monde se manifeste l’infini dans la permanence des roches et des pierres. L’homme prend conscience que cette vie est un don inouï, un miracle vers l’Ouvert, une fulgurance de l’être. La vérité de la pierre, présente toute entière en chaque être, est à la fois lumière et murmure, résistance et abandon au réel, révélation du chant infini de l’âme : « Bloc intransigeant / Même réduit en miettes / Nous sommes la vie entière // Sous l’ignoble marteau / Chaque bris rejoint tous les cris / Chaque éclat // Clamez l’innocence nue ».

              Ce chant minéral, on le retrouve, comme une continuité poétique, au cœur des images de Still life, film de Zhang-Ke qui évoque un récit patient et contemplatif du barrage des Trois Gorges face aux eaux montantes du fleuve. Nature morte ou eaux stagnantes, il faut, au-delà du message idéologique, regarder, là aussi, du côté de la pierre, pierre en déconstruction, en dégradation, en ruine. La ville brisée par la main de l’homme devient ce qu’il ya de plus beau, de plus vivant ici-bas, elle incarne la mémoire et le passé, chantier spectaculaire à l’instar de ces êtres qui s’y cherchent et s’y perdent, la pierre s’oppose au silence tombal des eaux ; mais la pierre se défend, refuse de disparaitre au profit d’un monde aseptisé. Les résidus de la ville fantôme restent des sommets, le territoire rappelle l’entre-deux de Cheng, entre la vie et la mort, entre le passage et le recommencement, entre la trace et l’effacement : « Pierres / Ignorées / Piétinées / Détentrices pourtant / De la source / De la flamme / Du souffle de l’initiale / / Promesse… ».Les roches sont des squelettes hallucinés, les amas de pierres restent profondément mystérieux et les gestes destructeurs des hommes apparaissent comme absurdes et mécaniques. Leur lutte relève de la survie ;  Zang-Ke  insiste, il faut laisser vivre la pierre, ces vielles pierres qui sont notre mémoire vivante; pourquoi détruire ce qui nous fait ? Les deux personnages principaux l’ont bien compris qui, en quête d’êtres perdus, de temps perdu, s’étreignent dans la béance d’une ruine et, tentent de renouer avec la vie dont ils se sont éloignés. Seule la ville en ruine réanime ceux qui la parcourent sans la toucher, respectant une ville éternelle, précieuse comme l’instant retrouvé. La vie figée est dans le pouvoir de neutralisation de l’eau, avec la pierre qui résiste, c’est la vie humaine qui tente de reprendre ses droits, à l’instar de l’art minéral de Cheng : « Ici la vie vécue/ Ici le rêve perdu / Ici le chant enfoui / Ici le rythme rompu // (…) Que les cristaux de roche / Ont conservé intacts. ». Le cinéaste, comme le poète, capture ce qui existe encore de vivant, une empreinte avant l’oubli et ce qui en restera malgré tout. Les projets de destruction de la pierre font des ouvriers des êtres déracinés, égarés, isolés du monde ou enfouis sous des éboulis parce qu’ils vivent désormais en enfer. Quand les murs s’écroulent, des hommes disparaissent, laissant un  impossible présent en creux. Il n’y a plus de place pour la mélancolie, la nostalgie, le deuil après le déluge, il n’y a plus que le chaos, une terre morte, vidée de sa minéralité, de sa substance ; aussi ce qui relie les deux protagonistes, c’est ce regard profondément poétique qu’ils portent sur une nature séculaire, l’impressionnante montagne indestructible qui garde précieusement ses pierres en son giron ; c’est aussi ce regard qui capte, là encore, l’ancien monde, non pas l’architecture orgueilleuse de l’homme, le projet maoïste, mais le geste humble qui montre un personnage s’amusant avec une pierre, car il existe des choses qu’on ne pourra jamais totalement détruire ou défier, c’est surtout l’image de cet homme, dans le dernier plan du film, qui, entre deux immeubles fièrement délabrés, peut jouer au funambule parce qu’il a appris à vivre avec les ruines, avec ce qui reste des pierres, homme qui redevient humain quand il monte au ciel grâce à elles. La légèreté est celle d’une vie qui ne pèse rien, à peine réelle, en regard des gravats apparents, mais l’image du funambule, magie de la poésie, permet de voir autre chose, comme à la dérobée, image de l’intérieur qui ouvre sur le mystère de cet être aérien gisant dans nos profondeurs intimes, être qui s’élève au-dessus de la roche à force de la contempler ou de la traquer. Zhang-Ke offre à l’homme les nuages avant de regagner la terre. L’espace du désastre appelle un lointain intérieur, l’être demeure dans le silence des rochers, des choses non apprises car elles font partie de lui, et à travers l’obscur, l’insolite mine le tragique, les décombres laissent surgir des images éblouies dans ce ressaisissement de l’être lyrique, tout de suite après la dispersion des pierres.

 

      Les deux univers aux images fortement minérales sont avant tout un regard poétique sur le monde, un rapport de l’être à ce regard, d’où procède ensuite un acte. Les deux œuvres circulent à travers les pierres et rochers, l’image s’agrippe au monde, résiste à l’éparpillement, frôle constamment la dislocation, mais recompose magistralement les angles et perspectives du réel, pour nous révéler un paysage du dedans et du dehors. L’émotion nait de ce contact avec ces éclats de roche qu’on trouve là où l’on ne s’attendait pas à les trouver et qui vous éblouissent comme la révélation de l’essentiel, l’énigme de l’homme dans laquelle nous reconnaissons la nôtre. Ce que le poète comme le cinéaste voient de l’instant minéral se creuse et se dérobe à l’intérieur de l’être, mais de cette trouée jaillit paradoxalement le désir de confronter l’humain au socle, comme un support redoublé de l’image ; voilà pourquoi celui qui est traversé par ce qui vient au-devant de lui, comme aussi bien par ce qui vient de derrière lui, transmue la roche en vision, la mémoire singulière en mémoire universelle.

    Les images Zhang-Ke rejoignent celles de Cheng dans cette capacité qu’a l’homme à ouvrir ou non les yeux, à vivre humblement mais passionnément l’instant présent, à renouer avec une vie qui s’éloigne d’elle-même, à être à l’écoute des vieilles pierres de peur que nos propres vies n’éclatent dans l’insignifiant. Poétique de la source qui jaillit de l’obscur…là « où se lève le vent de l’unique mémoire».

    Dialectique du mouvement et de l’immobilité, du mort et du vivant, du bruit et du silence, de la résistance et de l’effondrement, du passé et du présent, les deux œuvres, aux images poétiques et lyriques, sont une promesse d’humanité pour qui sait, le souffle coupé, admirer ce qu’il y a de beauté éphémère dans la permanence des choses, dans la Chine intérieure et sa poétique minéralité.

 

 

NB : Toutes les citations sont extraites du recueil de François Cheng, A l’orient de tout, NRF Gallimard.